Michel Prévost, monteur à la salle des nouvelles de Radio-Canada depuis 1989, fait partie de ceux qui résistent à la vague. À plusieurs reprises, il a refusé des emplois plus prestigieux et plus payants. «Sans aucun doute, cela a pu nuire à mon image. D’une part, on me respecte parce que je suis compétent; d’autre part, je sais que certains croient que je manque d’ambition. Et je trouve ça injuste. À mes yeux, avoir de l’ambition ne veut pas dire gagner plus d’argent, mais plutôt bien faire son travail et chercher à s’améliorer. Vu comme ça, je crois avoir beaucoup d’ambition!»
| Pub. |
Mais cette perception n’est pas souvent partagée par l’employeur. «La meilleure façon de se mettre sur la voie de service d’une entreprise est de refuser le changement, tranche Pierre Lainey. Cela peut avoir des conséquences désastreuses sur une carrière, car on est identifié à un dinosaure, à moins de travailler dans une entreprise qui prône ce comportement.»
En effet, selon ce spécialiste du changement organisationnel, certains types d’entreprise n’ont rien contre l’employé stable. On songe aux entreprises bureaucratiques telles que la fonction publique ou les établissements d’enseignement, ou encore à celles dites «performantes», qui peuvent difficilement changer de vocation. «On pense à Bombardier ou à Bell Helicopter qui, à cause de processus complexes à l’interne, pourraient difficilement se mettre à fabriquer des cuisinières, explique Pierre Lainey. Ainsi, un ingénieur peut y occuper les mêmes fonctions pendant 20 ans sans être mal vu, au contraire. Sa connaissance intime de l’entreprise est appréciée.»
Il reste que les entreprises qui émergent à l’heure de la mondialisation des marchés sont celles dites de culture «adaptable». Ces employeurs s’attendent à ce que les employés maîtrisent très rapidement les nouvelles technologies et qu’ils réagissent au quart de tour quand un concurrent lance un nouveau produit. Mobilité et changement sont constamment à l’ordre du jour.
Bonjour les dégâts!
Au XXe siècle, les Lénine, Hitler, Pol Pot et autres mégalos ont voulu imposer des changements radicaux de société, voire changer la nature humaine. Résultats : deux conflits armés mondiaux, de nombreuses guerres civiles, des génocides, le fascisme, l'échec du communisme qui a laissé place à un capitalisme devenu fou... Autre marque de ce siècle de mutations : des ratages complets dans l'univers de la gestion, au nom du «changement». Et de nos jours, ça ne semble pas vouloir s'améliorer! Voici quelques cas d'espèce.
L’échec du nouveau Coke est un classique. Le 23 avril 1985, à l’occasion du centenaire de Coca-Cola, l’entreprise annonce le lancement imminent du New Coke. La nouvelle formule a été préalablement testée auprès de 191 000 consommateurs. Environ 40 % de ces amateurs avaient affirmé préférer le goût de l’ancien Coke. Qu’à cela ne tienne, Coca-Cola va de l’avant. Catastrophe : la presse n’aime pas le nouveau produit, évoque la fin d’un mythe américain; des associations de défense du «vrai» Coke voient le jour, font circuler des pétitions et tentent même d’attaquer Coca-Cola en justice; un marché noir des derniers stocks de Coke traditionnel se développe. Deux mois seulement après ce lancement, le concurrent Pepsi déclare une hausse de 14 % du volume de ses ventes et l’action de Coca-Cola a perdu 20 % de sa valeur. En juillet de la même année, Coca-Cola recolle les pots cassés en lançant le Coke classique, qui est en fait... l’ancienne formule.
En 1995, le fabricant sud-coréen d’électronique et de semi-conducteurs Samsung revoit sa vocation et se lance dans le marché de l’automobile avec à sa tête son président Kun-Hee Lee, passionné de bagnoles. En mars 1998, les premières voitures Samsung voient le jour. Elles sont d’excellente qualité, mais leur production est un désastre financier. Début 1999, Samsung Motors est mis en liquidation bancaire.
En Californie, l’État déréglemente le marché de l’électricité en 1996, parce qu’à l’approche du XXIe siècle, il faut faire les choses autrement. En 2000, les producteurs d’électricité, alléchés par l’appât du gain, organisent une pénurie et font grimper les prix. Le courtier en énergie Enron trafique sa comptabilité, puis déclare en 2001 la plus importante faillite de l’histoire des États-Unis. Cette même année, les pénuries d’électricité obligent le gouverneur de Californie à décréter l’état d’urgence!
En 2003, Radio-Canada se lance dans une série de changements à sa grille horaire. Le télédiffuseur public a notamment l’idée de présenter Le Jour du Seigneur, la messe télévisée du dimanche, à 11 h au lieu de 10 h. Levée de boucliers dans les milieux catholiques : pas touche à la plus vieille émission télévisée de Radio-Canada, en ondes depuis 1953! Par ailleurs, en septembre 2003, la nouvelle formule du Téléjournal de 22 h, avec l’animateur Gilles Gougeon, déçoit les téléspectateurs; les cotes d’écoute dégringolent dangereusement. Le 10 mars 2004, Bernard Derome, ex-animateur vedette qui avait été à la barre de cette émission de 1970 à 1998, reprend du service – et il y est toujours.
Belinda Stronach, élue députée conservatrice dans la circonscription de Newmarket-Aurora, en Ontario, lors des élections fédérales de juin 2004, provoque une énorme surprise le 17 mai 2005 en quittant sans préavis le Parti conservateur pour joindre le même jour le Parti libéral de Paul Martin, qui la nomme ministre des Ressources humaines et du Développement des compétences et ministre responsable du renouveau démocratique. Paul Martin est alors à la tête d’un gouvernement minoritaire; la volte-face de Stronach permet aux libéraux de se maintenir au pouvoir pendant quelques mois supplémentaires. Mais le 23 janvier 2006, le Parti libéral perd le pouvoir et Belinda Stronach... son poste de ministre. (J.-S. M.)