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Dossiers chauds

Marche ou crève (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 8 septembre 2006

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Perdre la boule

L’avènement de ce type d’entreprise suscite néanmoins des inquiétudes. Car on a beau aimer avoir de la «broue dans le toupet», l’enchaînement de virages serrés peut finir par donner la berlue.

À la lumière de ses recherches, le docteur en psychologie industrielle, Vincent Rousseau, n’hésite pas à tracer un pointillé entre les bouleversements fréquents en entreprise et l’épidémie de détresse psychologique chez les travailleurs. «Dans les secteurs où ça bouge particulièrement, comme les banques, le milieu de la santé et le domaine pharmaceutique, les successions de changements sont en train de dépasser la capacité d’adaptation des travailleurs. Résultat : ils sont complètement essoufflés.»

Car il y a des limites à se faire bringuebaler comme un «moineau» au badminton. «En cinq ans, j’ai eu huit patrons différents, en plus des innombrables changements d’équipe, témoigne Patrick, anciennement directeur des ventes dans une entreprise de télécommunications. Nous étions comme des numéros. Plus personne ne travaillait. Les gens étaient totalement démotivés.»

«Les dirigeants ne donnent pas le temps aux employés d’intégrer la nouveauté à leur travail et d’acquérir les compétences nécessaires pour y faire face, regrette Pierre Lainey. Ils instaurent un changement et s’attendent à des résultats phénoménaux la semaine suivante. Ça n’a pas de sens.»

La psychiatre Hélène Vecchiali condamne d’ailleurs sans ménagement ce «terrorisme» du changement en entreprise, où les chefs font croire aux employés que tout bouleversement doit être accepté avec enthousiasme. «Les patrons associent la résistance au changement à un signe de vieillissement et d’inadaptabilité. Les employés qui vivent de l’insécurité sont regardés comme des has been. À tort, bien sûr. C’est un signe d’équilibre psychologique de rechercher la stabilité. Il est tout à fait normal de vivre de la peur face aux chambardements.»

Hélas, la dictature du changement en entreprise n’annonce aucun essoufflement, selon l’ensemble des spécialistes interviewés. La compétition internationale est là pour rester, tout comme la nécessité de survivre dans un environnement marqué par la baisse des coûts de production. «Mais parallèlement, il y aura aussi de plus en plus de gens qui résisteront en adoptant un système de valeurs qui respecte davantage leur rythme, quitte à faire moins d’argent, estime Frédéric Lesemann, professeur à l’INRS. Les humains ont fondamentalement besoin de contrôler leur environnement et de trouver du sens à ce qu’ils font.»
(M.-H. P.)


Le bal des girouettes

Dans certains milieux, il est bien vu de changer d’entreprise comme on change de chemise. Car à bosser longtemps pour la même boîte, on pourrait s’encrasser!

Ils vont d’une entreprise à l’autre comme des papillons qui butinent. Et certains employeurs, loin de les accuser d’instabilité, accueillent à bras ouverts ces travailleurs volages qui magasinent leurs compétences à la carte.

«Cette attitude s’observe surtout dans les secteurs du multimédia, de l’audiovisuel, des biotechnologies et parfois même de la finance», explique Frédéric Lesemann, sociologue, professeur à l’INRS et directeur du Groupe de recherche sur les transformations du travail, des âges et des politiques sociales du travail.

Dans ces entreprises en transformation constante, où les travailleurs manipulent des technologies sophistiquées très volatiles, chaque individu devient en soi une mini-entreprise. Son objectif : développer un maximum de compétences aussi variées que possible, dans toutes sortes d’environnements de travail.

Alex Gignac, programmeur Web qui en est à son troisième emploi depuis sa sortie de l’école en 2001, confirme cette tendance. «En multimédia, quand un travailleur change de boîte tous les un à trois ans, les patrons disent qu’il s’adapte rapidement et qu’il apporte ses expériences autour de la table. Au-delà de ce délai, on soupçonne la personne d’être prisonnière des façons de faire de son employeur actuel. Pire encore, on estime qu’elle ne pourra plus s’adapter à un nouvel environnement.»

«C’est tout le contraire des valeurs prônées par le milieu manufacturier, par exemple, dans lequel changer souvent d’entreprise indique que vous êtes incapable de faire quoi que ce soit correctement», soutient Frédéric Lesemann.

Il faut dire que dans l’univers grouillant des hautes technologies, miser sur sa polyvalence peut sauver la peau d’un travailleur. «C’est le principe de l’employabilité, un concept à la mode dans les secteurs où le changement est très valorisé», explique Vincent Rousseau, professeur adjoint à l’École de relations industrielles et docteur en psychologie industrielle et organisationnelle. «Dans les entreprises très dynamiques où la structure est souvent modifiée à cause des innombrables acquisitions et fusions, les mises à pied sont fréquentes. Et la compétition est vive entre les travailleurs. Pour multiplier ses chances de trouver un autre emploi, mieux vaut développer des aptitudes dans plusieurs créneaux.»

Mais attention : même dans des secteurs aussi rock & roll que l’industrie du jeu vidéo ou la recherche biomédicale, il y a des limites à papillonner. Vicky Corbeil, pétillante spécialiste de la publicité qui a œuvré dans six firmes depuis sept ans, s’est fait gentiment conseiller de poser ses valises. «Une chasseuse de tête m’a dit que j’avais maintenant intérêt à occuper le même poste pendant quelques années, pour démontrer ma stabilité et ma capacité d’aller au bout des choses.»

Ses changements d’emploi sont tous défendables, soutient-elle. Mais elle doit quand même user de stratégie quand elle présente son CV à des employeurs. «Plutôt que de figurer par ordre chronologique, mes expériences sont classées par catégorie, c’est-à-dire que j’ai regroupé mes emplois chez les annonceurs, en agences de publicité et de communications, etc. Cela dirige l’attention sur la diversité de mon savoir-faire, et non sur mes sauts de puce!» (M.-H. P.)