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CASSÉE! (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 9 octobre 2006


Vive l’instabilité

En fait, non seulement les jeunes acceptent leur sort, mais ils trouvent le moyen de s’en réjouir. «J’ai fait un sondage en 2004 auprès de 6 000 adultes âgés de 20 à 34 ans, et la majorité se disaient satisfaits de leurs conditions de travail, dit Frédéric Deschenaux. Plusieurs affirment bien composer avec la précarité, qui leur donne le sentiment d’être libres.»

«Jusqu’à un certain point, les jeunes se reconnaissent dans le travail atypique, affirme Mircea Vultur, professeur-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et responsable du site de veille de l’Observatoire Jeunes et Société. Ils aiment l’autonomie, la souplesse des horaires.» D’ailleurs, 10 % des jeunes de 15 à 29 ans choisissent de leur propre chef une activité autonome, et se montrent plus satisfaits de leur emploi que les employés traditionnels.

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Le discours de Rémi Fortier, 21 ans, illustre bien cette mentalité. Malgré un salaire de misère qui lui permet tout juste de payer son loyer, ce graphiste diplômé du collégial ne fantasme pas sur le job en béton, avec assurance dentaire et fonds de pension. «Je serais heureux de gagner un revenu décent, mais je n’envisage pas d’avoir le même poste permanent pendant 20 ans avec les meilleures conditions possibles, comme en rêvaient nos parents. Je préfère le risque à la routine. J’accepterais même de travailler à moins de 9,40 $ l’heure – mon salaire actuel –, si le défi professionnel était intéressant.»

Véronique Brouillette, 28 ans, s’étonne encore de sa chance d’avoir décroché un emploi permanent à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), il y a quatre ans. «Un cadeau inespéré! Quand j’ai fait ma maîtrise en éducation, je m’étais faite à l’idée d’être pigiste toute ma vie. Je voyais même le travail autonome d’un œil positif. Mais mon discours a changé depuis... J’ai été chargée de cours et j’étais mal payée. Je devais faire d’autres contrats en parallèle pour arriver financièrement. J’ai aussi découvert que travailler à la maison peut devenir aliénant. Je n’étais pas capable de décrocher.»

Ô surprise

Jacques Hamel, professeur de sociologie à l’Université de Montréal et spécialiste du travail et de la jeunesse, écoute avec un sourire en coin ceux qui louangent la précarité. Il y a 15 ans, il a questionné des diplômés universitaires sur leur insertion professionnelle et la précarité. On lui répondait : «Ça ne me gêne pas de travailler 20 heures par jour quand j’ai des contrats, c’est stimulant» ou «Je n’ai pas besoin de sécurité d’emploi, je n’ai pas envie de m’encroûter comme les vieux»…

Dix ans plus tard, il est retourné voir ces mêmes travailleurs. Ô surprise, à peu près tous avaient remué ciel et terre pour obtenir un poste permanent… et avaient finalement réussi. «Avec une famille à nourrir et des responsabilités financières, le discours change. Ils m’ont dit qu’ils étaient contents de pouvoir compter sur un emploi stable et d’avoir un horaire régulier. Certains étaient même devenus d’ardents militants syndicaux!»

Les compagnies coupent dans le gras pour survivre à la mondialisation, et ce gras, ce sont les salaires et la sécurité d’emploi des recrues.

«Les jeunes qui disent apprécier le travail atypique ne songent pas toujours aux conséquences, affirme Carole Lavoie, coordonnatrice du mouvement Jeunesse ouvrière chrétienne au Québec. Car ce n’est pas drôle d’avoir un horaire variable, de ne pouvoir rien planifier, de n’avoir ni avantages sociaux ni congés maladie…»

Un temps nouveau

Est-il possible de trouver un emploi, point? Oui. Il y a de l’ouvrage en masse. En 2005, le taux de chômage chez les jeunes figurait parmi les meilleurs depuis 30 ans, s’établissant à 13,5 % chez les 15-24 ans et à 8 % chez les 25-34 ans. Mais pour ce qui est des emplois de qualité à un salaire décent, c’est une autre paire de manches.

«Le travail salarié du lundi au vendredi, de neuf à cinq, protégé par un syndicat, avec vacances payées et avantages sociaux, n’est plus le modèle qui prédomine, explique Jacques Hamel. Depuis le choc pétrolier de 1973, qui a provoqué une crise économique, un glissement vers le travail précaire s’est opéré doucement, dans tous les secteurs. À la même époque, la crise des finances publiques a motivé le gouvernement à recourir à l’emploi atypique. À partir de là, ça a fait boule de neige.»

L’emploi atypique, qui n’est plus si atypique tellement il est devenu la norme, réunit sous un même vocable le travail à temps partiel, à durée déterminée, autonome, temporaire, occasionnel, sur appel, ou obtenu par l’intermédiaire d’une agence de travail temporaire. Les entreprises en sont friandes, tant au privé qu’au public. Il leur permet de faire des économies substantielles sur le plan des avantages sociaux, du fonds de pension, de la masse salariale et des frais d’exploitation.

«Le salarié non traditionnel subventionne la flexibilité si chère aux entreprises, dans un contexte de concurrence internationale de plus en plus intense», explique Jean Bernier. Autrement dit, les compagnies coupent dans le gras pour survivre à la mondialisation, et ce gras, ce sont les salaires et la sécurité d’emploi des recrues.


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