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C’est à l’école qu’on apprend à lire et à écrire… «Mensonge!» rétorquent trois enseignants du primaire, secondaire et collégial. Dans Le grand mensonge de l’éducation (Lanctôt, 2006), Luc Germain, Luc Papineau et Benoit Séguin cherchent à démontrer que le système scolaire québécois forme une génération d’illettrés. Ces trois mousquetaires jugent que l’école est désorganisée, démotivée et parfaitement cancre dans son rôle d’éducatrice.

Benoit Séguin avait déjà lâché son fiel contre la bureaucratie scolaire dans Pour en finir avec l’école sacrifiée (Boréal, 1996), où il exposait pourquoi il avait laissé tomber son poste d’enseignant au secondaire. Raccroché depuis, il enseigne aujourd’hui le français au Collège de l’Assomption. Il nous explique pourquoi, selon lui, le Québec se prépare à des lendemains qui déchantent, avec son école «médiocratique».
Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire Le grand mensonge de l’éducation?
Jamais je n’ai lu autant de dissertations aussi mal écrites que depuis deux ans. Certaines copies sont rédigées dans une langue qui n’a plus grand-chose à voir avec le français. C’est simple : j’enseigne à des analphabètes fonctionnels! Mes deux collègues observaient le même phénomène. Nous étions frustrés de constater le je-m’en-foutisme quasi général dans le milieu scolaire devant cette situation désolante. Pendant sept ans, j’ai eu un directeur pédagogique, un pédagogue technocrate (que j’appelle pédocrate), qui recevait à bras ouverts les doléances des élèves à son bureau. De sorte que le pouvoir de l’enseignant, notamment celui de donner zéro à un texte jugé irrecevable parce que trop mal écrit, n’existait pas sous son règne. Nous avons voulu donner une vue d’ensemble de nos constats. Comment se fait-il que des élèves à peu près illettrés réussissent à se faufiler dans les mailles? Dans les brèches, plutôt, parce que ce sont des trous béants qu’il y a dans le système…
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La mission de l’école a-t-elle changé au rythme des multiples réformes?
L’école est devenue une manufacture à diplômes, sans plus. Je résumerais sa mission ainsi : remettre au marché du travail le plus de diplômés possible, le plus vite possible. Je me le fais dire constamment par mes collègues et supérieurs : il ne faut pas faire échouer les élèves. Sans égard à la qualité de leur formation, il faut les amener coûte que coûte jusqu’au diplôme d’études collégiales (DEC) parce que des emplois les attendent.
D’une certaine façon, c’est normal. Nous avons une économie à faire rouler. Ce que nous remettons en question, c’est le laxisme érigé en système, cette vision à court terme de mettre sur le marché du travail des «handicapés» qui ne maîtrisent pas leur langue. On parle de policiers, d’infirmières, de gérants de magasin qui devront communiquer avec les autres pour faire leur boulot, mais qui en seront incapables.
La baisse des exigences à l’égard des résultats scolaires est-elle un effet secondaire de la lutte au décrochage?
Sans aucun doute. Nous pataugeons dans une psychose du décrochage scolaire. La société québécoise, à travers ses parents, ses politiciens, ses gestionnaires du réseau scolaire, doit se poser la vraie question : comment se fait-il que nous n’élevons pas nos enfants, ou si mal, au point qu’ils décrochent de l’école?
Les parents seraient donc responsables du décrochage scolaire?
Absolument. L’école doit aujourd’hui porter tous les chapeaux. Elle est devenue une grosse garderie, un lieu d’épanouissement social, d’élargissement du cercle d’amis. L’école, c’est la travailleuse sociale et le psy qui doivent régler les problèmes qui se passent à la maison. C’est le prof qui doit jouer le rôle de grand frère, de psychologue… C’est tout juste s’ils ne doivent pas suivre les enfants la fin de semaine! La société nous impose un rôle qui dépasse largement celui pour lequel nous avons été formés, c’est-à-dire instruire. L’instruction n’occupe plus qu’une part mineure à l’école. Et aborder cette question, c’est devenu tabou.
Le décrochage est-il un faux problème?
Il n’y a pas de problème de décrochage au Québec. Certes, un jeune qui décroche, ce n’est pas l’idéal. Mais on finit toujours par rattraper les décrochés. Nous avons une structure qui le prévoit et qui est très efficace. De sorte que les jeunes Québécois de 25 ans ont un taux d’obtention du diplôme d’études secondaires parfaitement comparable à celui d’autres pays. Alors, pourquoi s’inquiéter du décrochage? Mais afin de le contrer, le ministère de l’Éducation abaisse sans arrêt la barre de la réussite. Le diplôme ne vaut plus rien!
Êtes-vous en train de réanimer Duplessis qui disait que l’école n’est pas bonne pour tout le monde?
Nous ne sommes pas nostalgiques du bon vieux temps! Nous sommes tous les trois le fruit de l’école moderne. Il est plutôt question de resserrer les exigences. Il y a deux clans dans le système scolaire : ceux qui s’opposent au laxisme actuel, dont nous faisons partie, et ceux qui croient en ses vertus. Ces derniers sont favorables à la présente réforme. Le vrai discours élitiste, ce sont eux qui le tiennent. Ils disent que la langue parlée et écrite s’est améliorée depuis les années 1950. C’est comme de dire qu’avant on était pourri, alors que maintenant on est juste pas bon! De plus, ils méprisent l’intelligence des jeunes. Pourtant, ils sont capables! J’ai fait réussir à une élève de sixième année l’examen uniforme de français obligatoire imposé pour obtenir un diplôme d’études collégiales! Ceux qui s’opposent à plus de rigueur dans l’enseignement sont à l’aise dans leur siège d’élite intellectuelle et ne veulent surtout pas que le «bas peuple» accède à des niveaux de connaissance et de maîtrise de la langue comparables aux leurs.
Quelle est la source de ce dérapage?
La domination de la pédagogie sur la matière. Depuis le début des années 1980, c’est le règne des pédagogues et des technocrates du ministère de l’Éducation. Ils ne jurent que par la pédagogie. Ainsi, on ne se demande plus quoi enseigner, mais comment enseigner. La plupart des enseignants au secondaire ont très peu de connaissances de la matière qu’ils enseignent, y compris les profs de français. Au primaire comme au secondaire, beaucoup ne maîtrisent pas suffisamment la langue pour l’enseigner. Leur formation en littérature est déplorable. Ils n’ont presque jamais étudié la grammaire et la littérature, mais ils savent gérer une classe!
À quoi servent les fonctionnaires au ministère de l’Éducation dans ce cas?
Ils sont là pour inventer toutes sortes de réformes pour justifier leurs postes. Les pays scandinaves fonctionnent avec des effectifs ministériels qui correspondent à 10 % du nombre de fonctionnaires de notre ministère!
Les enseignants ont-ils leur part de responsabilité dans l’échec de l’école?
L’école se comporte de façon lâche devant les élèves qu’elle prétend former. Un exemple : j’ai proposé à mes collègues du cégep qu’on adopte une mesure selon laquelle un texte avec X nombre de fautes d’orthographe et de syntaxe serait jugé irrecevable, et l’élève se verrait accorder
la note 0. Et cela, pour des textes écrits en partie à la maison, où l’élève peut demander de l’aide. Ils ont une semaine pour l’écrire. Sur une dizaine d’enseignants, nous n’étions que trois à considérer une telle mesure comme une évidence. Les autres ne voulaient pas pénaliser les élèves et souhaitaient plutôt donner une chance à tous. Ce que cette anecdote dit aux élèves, c’est que dans le système scolaire actuel, ceux qui ont la patience de rester vont réussir, c’est garanti.
D’où vient cette lâcheté?
Cet engourdissement a commencé dans les années 1980, durant la déprime postréférendaire. Ça correspond aussi à l’ère de Passe-Partout : «Faut pas faire peur aux enfants, faut pas les perturber, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.» On sacrifie des générations depuis.
C’est incroyable de voir à quel point les Finlandais, par exemple, croient en l’éducation. Quand les élèves obtiennent l’équivalent de notre cinquième secondaire, ils ont droit à un défilé monstre dans les rues des villes et villages, comme nos défilés de la coupe Stanley! Les Finlandais ont le droit de tester l’urine des élèves pour voir s’ils consomment de la drogue! On est loin du laxisme québécois… Au fond, peut-être que nous avons le système d’éducation que nous méritons, qui décerne des diplômes à des analphabètes fonctionnels après presque 3 000 heures d’enseignement du français… Tout le monde semble s’en foutre!