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Dossiers chauds
Ça va (pas si) mal à la shop!

La clôture

Après des mois de rumeurs, la mauvaise nouvelle est tombée en octobre dernier. L’usine de magnésium Norsk Hydro, à Bécancour, sera fermée le 14 avril prochain. Pour ses 380 travailleurs, c’est le début d’une longue remise en question.

par Éric Grenier
Photos : Patrice Bériault


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 3 Mars 2007


«Bienvenue en enfer! Bienvenue au Vietnam!»

C’est avec ces mots d’encouragement que des collègues ont accueilli Michel Gauthier lors de sa première journée comme opérateur à l’usine Norsk Hydro, en 1996. «J’ai compris pourquoi : ça explosait de partout!»

C’est que le coulage du magnésium est une opération périlleuse. En fusion, le métal réagit à la moindre goutte d’eau, au moindre changement de température. Un instrument pas suffisamment chauffé, inséré dans une cuve remplie de cette lave argentée, et c’est la catastrophe.

Son collègue, Raymond Francœur, en porte les preuves : une cicatrice, résultant d’une brûlure au deuxième degré, couvre la moitié de sa main droite. «Personne ne savait faire du magnésium au Québec, dit-il. On a été les cobayes!»

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Cobayes aussi parce que la production de magnésium exige des quantités phénoménales de chlore ultra-concentré. «À côté de ça, le chlore des piscines, c’est des peppermanes! compare Michel Gauthier. Tous les candidats à l’emploi subissent un examen médical; ceux qui ont des troubles respiratoires ne peuvent pas être embauchés parce que leurs problèmes pourraient s’aggraver.»

«À long terme, on ignore quelles seront les conséquences sur notre santé», s’inquiète Raymond Francœur.

S’ils ont l’air de se plaindre de leur boulot, ce n’est pourtant pas le cas, au contraire. Car ces deux opérateurs de Norsk Hydro perdront bientôt leur emploi. Michel Gauthier, 50 ans, président du syndicat local, et Raymond Francœur, 49 ans, père de deux ados, parlent de leur travail comme des militaires victorieux évoquent leur passage au front. Les blessures, la chaleur accablante, la boue créée par les poussières de magnésite et l’humidité qui colle partout sont leurs médailles de bravoure.

Des trophées qu’ils garderont en souvenir. Car le 14 avril, la plus grande et la plus moderne des usines de magnésium du monde aura cessé ses activités. Ce jour-là, les 380 employés resteront chez eux, sauf quelques-uns qui verront à la fermeture définitive des installations.

Cette usine, qui a déjà été la fierté de la stratégie industrielle du Québec, qui consistait à offrir aux manufacturiers de l’électricité à bon marché, aura vécu 18 ans. Cependant, quand il est question de produire du magnésium, l’énergie abondante et peu coûteuse n’est plus un argument suffisant. Les difficultés vont bien au-delà.

L’empire contre-attaqué

Comme hier les meubles et la chaussure, aujourd’hui les téléviseurs et les vêtements, demain les voitures et les avions, les Chinois ont aussi pris d’assaut le marché mondial du magnésium.

Coulé dans des conditions défiant toute règle de sécurité et de protection de l’environnement, le magnésium chinois assomme la concurrence. «J’ai vu des photos d’un ouvrier avec une petite de deux ans assise sur le plancher à côté de lui, dit Raymond Francœur. Et ils brûlent du charbon à la tonne pour produire l’électricité nécessaire aux usines!»

Le magnésium est produit à 90 cents la livre dans l’empire du Milieu, contre 1,45 $ à Bécancour. En février dernier, la livre était vendue autour de 1,50 $ sur les marchés mondiaux.

C’est la mort dans l’âme que le directeur de l’usine et pdg de Norsk Hydro Canada, Daniel Roy, a annoncé la nouvelle en octobre dernier. «Nos travailleurs ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour la maintenir ouverte. Ils ont été responsables, loyaux et fiers. Ils étaient les meilleurs.»

«Mais ce ne sont plus les meilleurs qui gagnent, ce sont les moins fairplay», dit Michel Gauthier, en faisant référence aux producteurs chinois.

À cet égard, il règne à Bécancour un climat de lendemain de catastrophe. Pour la population, les coupables de ce désastre, ce sont ces satanés Chinois qui désinsdustrialisent le Québec à petit feu.

«Arrêtons d’acheter tout ce qui vient de la Chine, privilégions un peu plus nos produits locaux», plaide Paul Lacoursière, président de la Chambre de commerce de Bécancour.

«À un moment donné, les Chinois ne pourront pas tout faire!» espère Félicien Bujold, employé de RHI Canada, un fabricant de produits réfractaires, voisin de Norsk Hydro. Rencontré alors qu’il se préparait à jouer une partie de hockey à l’aréna local, ce travailleur dit ne pas trop s’en faire pour son avenir. Si son employeur a déjà compté Norsk Hydro parmi ses clients importants, ce n’est plus le cas depuis plusieurs années. Aujourd’hui, l’entreprise profite quand même de l’usine de magnésium. «On a embauché plusieurs gars de là, déjà…»

Ancien membre du conseil de la Société du parc industriel et portuaire de Bécancour, Pierre Gagnon accepte la fermeture de Norsk Hydro avec résignation. «On a travaillé très fort pour garder l’usine ouverte, mais à présent, il faut s’assurer de garder la bâtisse debout; il faut qu’une autre entreprise profite du bloc d’électricité qu’Hydro-Québec réservait à Norsk Hydro. Ça nous appartient. Hydro ne doit pas l’offrir au Saguenay, à Shawinigan ou à Baie-Comeau.»

Le fameux «bloc», cette quantité d’électricité réservée à Norsk Hydro, est très convoité. Plusieurs alumineries québécoises reluquent le butin. Maurice Richard, ex-député libéral devenu maire de Bécancour, a déjà un plan : le remettre à l’aluminerie ABI, la gigantesque voisine de Norsk Hydro.

Les propriétaires d’ABI – Alcoa et la Société générale de financement – ont des projets d’expansion pour cette usine, qui fait déjà un kilomètre de long! Mais il faut de l’énergie, car la production d’aluminium est elle aussi une boulimique d’électricité. Ironie du sort, le magnésium contenu dans les lingots d’aluminium d’ABI provenait de… la Chine!

«Dans la région, les seuls emplois de la qualité de ceux de Norsk Hydro sont à Hydro-Québec et à ABI, explique le maire. Si le projet d’expansion d’ABI se concrétise, on pourrait récupérer jusqu’à 180 bons emplois.»


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