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Dossiers chauds

La clôture (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 3 Mars 2007


Raymond Francoeur

Jalousie mordante

Les salaires moyens des trois plus importants employeurs de Bécancour – Norsk Hydro, ABI et Hydro-Québec, avec la seule centrale nucléaire du Québec – dépassent 30 $ l’heure. «Avec l’overtime et les shifts de nuit, les gars peuvent gagner jusqu’à 100 000 $ par année», confie Michel Gauthier.

Des salaires qui attisent l’envie dans la communauté. En 2004, lors d’une grève de cinq mois des employés d’ABI, de nombreux Bécancourois ont traité les grévistes d’enfants gâtés : selon eux, leur insatiable appétit de meilleurs salaires et avantages sociaux menaçait l’économie régionale. Il faut savoir qu’ABI injecte près de 30 millions de dollars par année dans l’économie grâce à ses achats auprès de fournisseurs locaux.

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Cette jalousie est aussi dans l’air chez Norsk Hydro. Si l’usine était demeurée ouverte, le salaire horaire moyen y aurait dépassé les 33 $ l’heure à la fin de la présente convention collective, en 2010. Le maire Richard pense que les syndiqués de Norsk Hydro sont en partie responsables de leurs malheurs. «Si les gars avaient annoncé leur désir d’être payés plutôt 18 $ l’heure, je ne suis pas sûr que vous et moi, on serait en train de se parler aujourd’hui…»

«On était conscients d’être privilégiés. Mais avec la fermeture, on se sent pas mal moins chanceux», rétorque Raymond Francœur.

Avant même que les employés ne soient syndiqués, en 2001, Norsk Hydro s’était déjà engagée à figurer parmi les trois meilleurs payeurs du parc industriel et portuaire de Bécancour. «C’est la compagnie qui nous a donné 30 $ l’heure, on ne l’a pas forcée. Partout au Québec, des gens se sont fait couper leur salaire pour sauver leur job et l’ont quand même perdu, un ou deux ans plus tard. Mais qui fait rouler l’économie? C’est nous, les gros salaires. Pas la pauvre petite madame qui gagne 8 $ l’heure…»

Du reste, la masse salariale de ce parc industriel stimule l’économie de cette ville de 11 500 habitants. Les 2 500 personnes qui y trouvent leur gagne-pain s’installent dans des quartiers chics, font rouler un prestigieux golf en bordure du fleuve et de prospères commerces de véhicules récréatifs.

Toutefois, l’impact des mises à pied chez Norsk Hydro affecterait peu Bécancour. Car 80 % des travailleurs de cette usine ne sont pas du coin : ils habitent en face, de l’autre côté du fleuve, à Trois-Rivières, notamment. Ce sont plutôt les fournisseurs locaux de Norsk Hydro qui ont la trouille. «Des peintres, des traiteurs, toutes sortes de ressources fournissaient des biens et des services à cette entreprise, qui faisait de l’achat local une priorité, explique Paul Lacoursière. Il y aura un manque à gagner pour la communauté.»

«J’absorberai le choc le matin, quand je prendrai un deuxième café et que je lirai le journal au complet.»
— Raymond Francœur

Quelque 900 emplois indirects sont menacés par la fermeture de l’usine de magnésium. Mais la confiance en l’avenir règne. «On a le plus beau parc industriel au Canada!» lance Georges Trépanier, un retraité de Norsk Hydro. De fait, le parc industriel et portuaire de Bécancour jouit d’indéniables avantages. Il est situé presque à la croisée des autoroutes 55 et 30 (oui, ils ont leur autoroute 30, à Bécancour!) et le long des voies ferroviaires. Et son port serait l’un des plus faciles d’abordage sur le Saint-Laurent.

Seul au monde

Pendant qu’en ville ça discute ferme des conséquences de la fermeture, les travailleurs, eux, vivent leur deuil en retrait.

Président du syndicat, Michel Gauthier planche jour et soir sur les dossiers de relance de l’usine et de reclassement des employés licenciés. «Je n’ai pas le temps de penser à mon avenir, mais il va falloir que je m’y mette. Je ne peux pas me permettre de prendre deux ans pour me trouver un nouvel emploi – un an de salaire offert par l’entreprise, dans son cas, et un an de chômage. J’aurai alors 52 ans; qui voudra de moi? Le temps est compté.»

Plus de 200 des 280 employés qui sont syndiqués ont toutefois moins de 50 ans. Ils sont donc loin de la retraite. Certains, comme les mécaniciens et les électriciens, devraient pouvoir facilement trouver un nouvel emploi dans la région, ou ailleurs, juge Michel Gauthier. D’autres opérateurs sont cependant titulaires de diplômes universitaires qui n’ont rien à voir avec leur présent boulot. «L’un a un bac en éducation physique, un autre en enseignement, un autre en géographie…», énumère Raymond Francœur.

Lui-même a un diplôme d’études collégiales en sciences pures et deux ans de formation universitaire en génie industriel. Que fera-t-il une fois qu’il aura perdu pour toujours son poste d’opérateur? «Personne ne parle de ce qu’il envisage pour son avenir. On ne veut pas se faire voler nos idées!» confie-t-il.

L’angoisse gagne peu à peu les employés. Les plus jeunes, surtout, qui sont aussi les plus endettés, constate Michel Gauthier. «Les travailleurs se demandent comment ils vont arriver financièrement s’ils acceptent un emploi moins payant ou s’ils se retrouvent au chômage. Ils croyaient passer leur vie à Norsk Hydro! Ils nous appellent pour avoir de l’aide. On a beau leur faire rencontrer un planificateur financier, on ne peut pas renégocier leur hypothèque avec la banque!»

Déjà, Michel Gauthier en a plein les bras avec ses propres angoisses. «En groupe, les gens sont plus braves. Mais quand tu te retrouves seul avec ta famille, t’es pas mal moins courageux. La perte d’un emploi, c’est dur sur le couple. Ça m’inquiète.»

«Mon objectif est de permettre à mes deux enfants de poursuivre leurs études et de faire du sport, affirme Raymond Francœur. On reverra tout le reste : les plans de retraite, les autos, les voyages… Mais pour l’instant, comme tous les gars, je ne veux pas trop y penser. Ça me déprime. J’absorberai le choc le matin, quand je prendrai un deuxième café et que je lirai le journal au complet.»


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Québec

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Situation de l’emploi :
Défavorable

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