Dossiers chauds

«Maudits fonctionnaires!»

Ils sont traités d’incompétents, de pousseux de crayon. Ils sont observés, critiqués, parfois enviés. C’est qu’ils sont mal aimés, nos fonctionnaires! Soucieux de leur rendre justice, le Magazine Jobboom a évalué cinq préjugés largement répandus à leur endroit. Une dizaine de spécialistes de la fonction publique et 15 employés des gouvernements provincial et fédéral ont soupesé la véracité de ces idées reçues, souvent sous le couvert de l’anonymat, afin d’éviter les représailles. Conclusion : il y a du vrai et du faux dans les railleries dont les fonctionnaires sont victimes. Mais au privé, les travailleurs ne font pas forcément mieux!

Recherche et rédaction : Marie-Hélène Proulx,
avec la collaboration de Jean-Sébastien Marsan
Coordination : Éric Grenier et Annick Poitras
photos : Luc Lavergne


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 4 Avril 2007


Ce n’est pas d’hier que les employés de l’État essuient les sarcasmes de leurs compatriotes. Ces farces plates sont probablement aussi vieilles que la fonction publique elle-même; or, celle-ci existait déjà sous le règne du pharaon Ramsès II, 1200 ans avant Jésus-Christ, alors que les scribes s’affairaient à diffuser la loi!

«Pendant la Révolution française, Robespierre affirmait que la France était aux mains de 30 000 sots qui gaspillaient les deniers de l’État», raconte Luc Rouban, directeur de recherches au Centre national de la recherche scientifique en France, et auteur d’ouvrages sur la fonction publique.

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Mais derrière le mépris dont sont l’objet les «bureaucrates» se cachent l’envie et la peur qu’ils inspirent à la population, croit Luc Rouban. «Ce sont des travailleurs redoutés, car ils sont proches du pouvoir. Ils peuvent entrer dans les bureaux des ministres, et les conseiller. Du coup, on les soupçonne d’abuser de leur place privilégiée et de tromper la confiance des citoyens.»

Au Québec, avant l’adoption de la Loi sur la fonction publique en 1965, les fonctionnaires étaient d’autant plus suspects qu’ils obtenaient souvent leur poste par favoritisme, explique Jean Boivin, professeur associé au Département des relations industrielles de l’Université Laval. «Le fonctionnaire, c’était le chum du député.» Peu importe sa compétence, d’ailleurs. «Dans les ministères, il y avait ce qu’on appelait le “club des tricoteuses” : des étages entiers de femmes qui ne faisaient rien de leurs journées», raconte Pierre P. Tremblay, professeur au Département de science politique de l’UQAM.

Aujourd’hui, plus question de se faire embaucher parce qu’on a voté du bon bord : le processus de sélection des candidats est transparent et égalitaire. Mais les préjugés ont la vie dure. En partie à cause de la presse, croient certains observateurs.

«Dans une démocratie, on encourage les gens à être critiques face à l’État. Mais certains médias répandent des idées fausses à propos des fonctionnaires, par exemple qu’ils jouissent de privilèges», affirme Louis Côté, professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP) et directeur de l’Observatoire de l’administration publique. Aussi, la presse souligne surtout les mauvais coups de la fonction publique, estime Jérôme Thibaudeau, directeur des communications au Secrétariat du Conseil du trésor du Québec. «Mais quand ça va bien, personne n’en parle!»

Cette surveillance peut s’expliquer par le fait que le salaire des fonctionnaires est payé par les contribuables, et qu’en échange, ceux-ci s’attendent à recevoir de bons services. Des jobs parfois ingrats, mais qui comportent des avantages...

1. «Ils sont payés à ne rien faire.»

La blague du fonctionnaire qu’on réveille pour aller luncher, Réal Coallier l’a entendue jusqu’à plus soif depuis 26 ans. «Encore aujourd’hui, ce cliché m’insulte. Il faudrait qu’un journaliste vienne passer la journée ici, il verrait qu’on ne s’ennuie pas!» affirme le directeur du bureau de Montréal de l’Office de la protection du consommateur.

Comme lui, la majorité des fonctionnaires interviewés affirment ne pas manquer d’ouvrage. «Je travaille 50 heures par semaine, alors que je devrais en faire 35. Mes journées filent à la vitesse de l’éclair, et je ne suis pas le seul : les gens courent dans les corridors!» dit Dominique Desrosiers, agent des politiques aux affaires parlementaires de la Défense nationale, à Ottawa.

Selon le fonctionnaire Jérôme Thibaudeau, le mythe des gratte-papier fainéants s’explique en partie par l’ignorance. «Les gens ne se rendent pas compte à quel point les employés de l’État sont présents dans toutes les sphères de la société, de la signalisation routière jusqu’à l’organisation d’une exposition de peintures! Ils tiennent souvent ce travail pour acquis.»

Le spécialiste Luc Rouban estime que ce préjugé vient d’une mentalité populaire au privé, voulant que le temps, ce soit de l’argent. «Comme au public, on ne travaille pas pour faire de l’argent, on suppose que les fonctionnaires prennent leur temps.»

Pas de niaisage

Pourtant, les fonctionnaires ont intérêt à ne pas traînasser, car beaucoup sont soumis à des obligations de rendement. Cette gestion serrée de la productivité, calquée sur le secteur privé, est apparue dans les années 1990, tant au provincial qu’au fédéral.

«À l’Agence du revenu du Canada, par exemple, les agents qui répondent au téléphone sont minutés et souvent enregistrés, afin d’obéir aux normes de productivité du gouvernement», affirme André Lapierre, retraité de ce ministère depuis 1999. Idem à la Régie des rentes du Québec, où, par exemple, la rapidité de réponse au courrier et le nombre d’appels traités sont fréquemment évalués par la direction.

Par ailleurs, tous les sites des ministères provinciaux comportent une section «Déclaration de services aux citoyens», où les contribuables peuvent prendre connaissance des critères d’efficacité auxquels ils sont en droit de s’attendre.


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Résultats



Québec

38,5 %


Situation de l'emploi :
Défavorable

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