Le Château Frontenac appartient à des Arabes, la Sainte-Flanelle, à un Américain. Vous voulez vous envoyer une rasade de Canadian Club pour mieux avaler la pilule? Il est désormais français, comme le pastis! Pas de veine non plus du côté de la broue, puisque nos Bleue et Molson Ex nationales sont maintenant respectivement de propriété belge et américaine.

Déjà que nos ski-doos sont à 49 % amerloques, que notre eau Labrador est italienne et que nos Expos sont à Washington. Manquerait plus que St-Hubert devienne un restaurant chinois…
Le Canada et le Québec constituent-ils un buffet all you can eat? L’appétit des étrangers pour nos entreprises existe, confirme Louis Hébert, professeur titulaire de stratégie à HEC Montréal et spécialiste des fusions et acquisitions d’entreprises. Mais nos entrepreneurs aussi ont soif, fait-il valoir, et s’abreuvent de compagnies étrangères comme jamais.
| Pub. |
La récente vague d’acquisitions d’entreprises québécoises notoires, comme Domtar et Van Houtte, ou la possibilité qu’Alcan passe en mains étrangères ne sont qu’une indication du grand brouhaha qui remue les affaires à l’échelle de la planète.
Et dans ce brassage, nous n’aurions rien à perdre, mais tout à gagner.
Q › Le Canada est-il en liquidation?
R › Absolument pas. Ces dernières années, les Canadiens ont acheté plus d’entreprises à l’étranger qu’ils ont laissé d’entreprises canadiennes filer aux mains de compagnies étrangères. Même si en 2006 et en 2007 la valeur des entreprises canadiennes achetées par des étrangers est supérieure à celle de nos achats, il ne faut pas y voir une tendance. Il s’agit d’une exception.
Nous sommes au cœur d’une vague mondiale jamais vue de fusions et d’acquisitions d’entreprises! Cette vague est d’autant plus remarquable que ces acquisitions se paient en argent comptant plutôt que par échange d’actions, comme auparavant.
Ce qui frappe l’imaginaire collectif, c’est qu’un nombre important d’entreprises bénéficiant d’une forte notoriété ont été achetées par des Américains, des Chinois, des Indiens, etc. : Molson, les minières Falconbridge et Inco, récemment Van Houtte, et peut-être bientôt Alcan.
Q › Est-ce à dire que l’inquiétude des Québécois et des Canadiens à l’égard de l’acquisition de leurs entreprises est une question de perception?
R › Oui, et je dirais également que c’est une question d’attention médiatique. Jamais les médias québécois ne se sont intéressés comme aujourd’hui au sort
de nos entreprises. À Toronto, l’annonce d’une grosse acquisition fait parler un ou deux jours, puis tout le monde retourne vaquer à ses affaires. Ici, le sujet demeure plus longtemps dans les médias, et par conséquent, dans les conversations.
Q › Pourquoi cette différence?
R › C’est une question d’identité nationale. Les Québécois tiennent plus à leur identité, dont font partie certaines entreprises qui sont dans le décor depuis longtemps, comme Alcan ou Molson. L’acquisition de nos grandes entreprises est peut-être aussi perçue comme une forme d’assimilation au grand tout anglo-saxon nord-américain. Alcan, par exemple, c’est notre première multinationale. Sauf que les gens doivent savoir qu’il y a longtemps qu’Alcan n’est plus tout à fait québécoise, même si son siège social est à Montréal. Plusieurs activités du siège social ont été transférées ailleurs. Des réunions du conseil d’administration ont lieu à New York, par exemple. Normal : les financiers avec qui Alcan traite s’y trouvent, comme d’ailleurs la plupart de ses clients.
Q › Cette vague sans précédent est-elle la conséquence de notre démographie vieillissante?
R › Tout à fait. Nous assistons à un déplacement de l’épargne des citoyens du marché des actions vers les grands fonds de placement, en vue de leur retraite prochaine. De leur côté, les fonds cherchent à faire fructifier les placements de ces déposants, qui sont de plus en plus nombreux. Ces fonds ont des liquidités considérables à investir et l’acquisition d’une entreprise est l’une des voies privilégiées.
Q › Devrait-on quand même protéger certains secteurs stratégiques, comme l’énergie et les mines?
R › Plusieurs pays se sont développés sans être propriétaires de ressources naturelles, comme le Japon. À l’inverse, certains pays africains dotés de grandes ressources naturelles demeurent dans la pauvreté et le sous-développement. Pour le Canada, ce qui compte, c’est d’exploiter ses ressources naturelles comme il se doit. De toute façon, les Canadiens en demeurent les propriétaires, car les ressources naturelles appartiennent aux provinces. Les entreprises étrangères n’achètent que le droit de les exploiter. Et certaines d’entre elles sont parfois mieux placées que les entreprises canadiennes pour le faire. Elles ont accès à des ressources financières colossales nécessaires à l’exploitation des sables bitumineux, par exemple. Elles ont aussi accès à des marchés mondiaux beaucoup plus vastes.