Danser nue, faire une fellation, faire l’amour, boulot légitime ou pas? Un débat difficile à trancher.

Mariane, escorte indépendante depuis quatre ans, garde un triste souvenir du jour où un de ses ex-amoureux a informé leurs amis qu’elle se prostituait. «Certains ont décidé de ne plus venir à notre appartement parce qu’à leurs yeux, c’était un lieu souillé…»
Vendre ses services sexuels, c’est souvent vivre avec le mépris des autres. «Devenir travailleuse du sexe change à jamais le regard que ton entourage pose sur toi», constate Pascale Robitaille, sexologue et ex-présidente du conseil d’administration de Stella, un organisme communautaire québécois géré par et pour les travailleuses du sexe. «Ce que tu es ou ce que tu as fait avant ne compte plus.»
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Même produire des gadgets érotiques n’est pas sans conséquence. C’est ce qu’a constaté Luc Dethier, créateur de L’aventure sensuelle – un jeu interactif sur DVD. «J’ai eu entre autres du mal à trouver une compagnie pour héberger le site où je le vends. On me fermait la porte au nez, comme si mon produit était sale.»
«En général, les gens sont choqués que la sexualité puisse être troquée contre de l’argent, constate Jenn Clamen, porte-parole de Stella. Pour eux, le sexe a un caractère sacré et ne doit avoir lieu qu’entre deux personnes qui s’aiment. Pourtant, on ne compte plus les escapades extraconjugales!»
Aux yeux de Stella, les stigmates sociaux associés au travail du sexe privent ses artisans – danseuses nues, masseuses, escortes, acteurs et actrices pornos – de leur statut de citoyen. «Comme leur travail n’est pas reconnu devant la loi, et qu’il est même criminalisé dans le cas de la prostitution, ils n’ont pas accès à la protection de la police, aux normes du travail et à des recours juridiques en cas de litiges avec leur employeur», soutient Jenn Clamen.
Stella milite depuis plus de dix ans pour que la prostitution soit décriminalisée, afin de rendre le métier plus sécuritaire, notamment. Selon Statistique Canada, 171 prostitués, majoritairement des femmes, ont été assassinés au pays entre 1991 et 2004. L’organisme souhaite aussi que danseuses ou masseuses, entre autres, bénéficient de meilleures conditions. «Elles agissent à titre de travailleuses autonomes. Et elles doivent même souvent payer leur patron pour avoir le droit de travailler dans son établissement!»
Selon elle, vendre son corps, peu importe comment, est un acte destructeur qu’une société responsable n’a pas le droit de cautionner. «Ces activités entraînent l’exploitation des femmes et des enfants, ravagent leur santé mentale et physique et nuisent aux relations équilibrées entre les sexes.»
Yolande Geadah refuse même d’utiliser l’expression «travail du sexe», popularisée dans les années 1990 par des militantes féministes des Pays-Bas. «L’emploi du terme “travail” revient à légitimer ce commerce.»
La féministe estime qu’il faut abolir la prostitution et toutes formes d’exploitation sexuelle – danses, massages, cinéma porno. Pas comme aux États-Unis, où la prohibition attise l’industrie clandestine, mais à la manière de la Suède, qui pénalise les acheteurs de services sexuels plutôt que ceux qui les offrent.
«L’âge moyen de l’entrée dans la prostitution au Canada est de 14 ans; des études révèlent aussi que 85 % de ces personnes ont été abusées sexuellement. Sachant cela, comment ose-t-on parler du libre choix d’exercer cette activité?» s’indigne Richard Poulin, professeur au Département de sociologie et d’anthropologie à l’Université d’Ottawa.
Pascale Navarro, journaliste et coauteure de Interdit aux femmes; le féminisme et la censure de la pornographie (Boréal, 1996), est plus tempérée. «Au Québec, il existe des travailleurs du sexe qui sont là parce qu’ils le souhaitent. Ils pourraient éviter cette voie, grâce entre autres aux maisons d’hébergement pour jeunes, aux travailleurs sociaux, aux programmes d’insertion en emploi. Pourtant, ils persistent.»
Un choix difficile à accepter pour certaines féministes. «C’est frustrant de voir des femmes décider de se prostituer, car c’est une illustration frappante de l’utilisation du corps de la femme par l’homme, affirme Pascale Navarro. Mais qui suis-je pour dire à ces femmes quoi faire?»
Mariane, escorte indépendante, croit en effet que les féministes sont mal placées pour la juger. «Je suis écœurée par le discours qui présente la prostitution comme une activité dégradante, un discours souvent tenu par des gens qui n’ont jamais fait ce métier. C’est comme si je plaidais la cause des chauffeurs d’autobus, alors que je ne connais rien de leur réalité!»(M.-H. P.)