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Marchands de plaisir

Le sexe a pignon sur rue partout sur le globe. Ce commerce se veut légitime, comme la vente de bagnoles, et est ancré dans les mœurs du genre humain. Historique et tour d’horizon des marchands du sexe.

par Jean-Sébastien Marsan


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 6 Juin 2007


• Les premières représentations de scènes osées entre adultes remontent à l’Antiquité, mais il ne s’agissait pas d’un commerce. Peu de temps après l’invention de la photographie (au milieu du XIXe siècle) puis du cinéma (fin du XIXe siècle), des images et des films explicites étaient vendus sous le manteau. À la fin des années 1800, des spectacles de danseuses partiellement dénudées rivalisaient de provocation dans des établissements comme le Moulin Rouge (Paris) et la littérature pornographique émergeait.

• De la fin du XIXe siècle à la fin des années 1920, Montréal était la capitale du vice en Amérique du Nord grâce à son Red Light – quartier interlope où les lanternes rouges signalaient les maisons closes. Le Red Light a connu son dernier sursaut d’activité durant les années 1940. Démoli dans les années 1950 et 1960, il se résume aujourd’hui à l’intersection Saint-Laurent et Sainte-Catherine. Dans les années 1950, les premiers spectacles de danseuses topless ont fait leur apparition à Las Vegas. Le premier Playboy Club a ouvert ses portes à Chicago en 1960.

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• Les premiers pas de l’industrie porno telle que nous la connaissons aujourd’hui remontent à la création du magazine Playboy aux États-Unis en 1953, qui a été imité par une foule de publications. Les plus connues : Penthouse (lancée en 1965), Hustler (1974) et, en France, Lui (1963). Le cinéma érotique, amateur comme professionnel, existe depuis l’époque du muet. Les premiers films hard core ont été tournés à San Francisco et à Copenhague en 1969.

• En 1969, le Danemark fut le premier pays du monde à légaliser la production et la consommation de pornographie (pour tous les citoyens de 16 ans et plus). La Suède et l’Allemagne, en imitant la législation danoise dans les années 1970, ont attiré les premiers touristes sexuels «modernes».

• Réalisé en 1972, le film américain Deep Throat fut le premier porno projeté dans les salles de cinéma non spécialisées, à l’encontre des lois sur l’obscénité. Il a été suivi, pendant toute la décennie 1970, de films à scandale qui ont fait reculer les frontières de la censure. En France, Emmanuelle (de Just Jaeckin, 1974) provoqua un débat sur la censure, puis Just Jaeckin récidiva en 1975 en adaptant Histoire d’O. La même année, le cinéaste italien Pier Paolo Pasolini a osé adapter le marquis de Sade (Salò ou les 120 jours de Sodome); il mourut assassiné peu après. En 2004, l’industrie cinématographique mondiale a produit environ 3 500 longs métrages destinés aux salles «ordinaires» et... 11 000 films pornographiques, rapporte le philosophe français Gilles Lipovetsky dans son essai Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation.

• Dans les années 1980, presque toutes les salles de cinéma porno d’Amérique ont disparu devant la concurrence de la vidéocassette à domicile. N’ont survécu que les peep-shows (avec cabines de visionnement individuelles). À Montréal, les salles pornos de quartier ont fermé leurs portes. Il n’y a guère que le cinéma L’Amour qui présente encore des films pornos sur grand écran.

La porno pèse si lourd dans le secteur de l’audiovisuel qu’elle impose ses standards techniques : au début des années 1980, en privilégiant le format de cassette vidéo VHS, les producteurs de porno ont contribué à signer l’arrêt de mort de son concurrent, le format Betamax (fabriqué par Sony), pourtant supérieur sur le plan technique. Dans les années 1990, l’industrie du porno a été la pionnière du DVD, entraînant tout l’audiovisuel à adopter ce nouveau support.

Internet a propulsé le marché de la pornographie à des sommets inégalés. Le nombre de sites hard core est en constante augmentation, les chiffres évoqués sont aussi hallucinants qu’impossibles à vérifier. Selon une association de l’industrie américaine «pour adultes», la Free Speech Coalition, quelque 34 millions d’Américains auraient visité des sites pour adultes en août 2003, soit un internaute américain sur quatre. La popularité d’Internet a ébranlé les «classiques» comme Playboy et Penthouse. Ce dernier, qui vendait 3,5 millions d’exemplaires par mois dans les années 1980, a frôlé la faillite en 2003. À la fin de 2006, son tirage était d’environ 360 000 exemplaires.

• Pour accroître son marché, l’industrie de la pornographie s’intéresse maintenant à la diffusion d’images sur téléphones cellulaires. L’entreprise britannique Vodafone, le deuxième opérateur de téléphonie mobile du monde, offre de la pornographie depuis la fin de 2003. Le numéro deux de la téléphonie canadienne, Telus, a lancé en janvier dernier un service de téléchargement de contenu «adulte» pour cellulaires, mais les pressions de l’Église et de groupes d’aide aux femmes victimes d’agressions sexuelles ont forcé l’opérateur à renoncer à son service un mois plus tard.

La porno possède aujourd’hui ses vedettes, sa presse spécialisée, des festivals de films (notamment un festival parallèle à celui de Cannes, qui décerne des Hots d’Or aux acteurs et actrices), des salons commerciaux (par exemple, l’Internext Expo et l’AVN Adult Entertainment, à Las Vegas).

• Il est difficile d’établir le chiffre d’affaires mondial de la pornographie, car le crime organisé et la prostitution illicite y jouent un rôle important. Des rapports gouvernementaux et des ouvrages comme celui de la journaliste d’enquête Sabine Dusch (Le trafic d’êtres humains) avancent, pour 2002, un chiffre d’affaires mondial variant de 76 à 78 milliards de dollars CA. Toujours en 2002, Bill Asher, président du groupe Vivid (l’une des plus importantes entreprises de production de vidéos pornos aux États-Unis) estimait la valeur de l’industrie américaine à 10 milliards de dollars US.

Certaines entreprises de pornographie sont même cotées sur les marchés financiers, par exemple la Suédoise Private Media Group (à la Bourse électronique Nasdaq) et l’Allemande Beate Uhse (à la Bourse de Francfort).

Les «quartiers chauds» de la planète les plus connus sont ceux d’Amsterdam, Berlin, Copenhague, Hambourg et Rotterdam. En Asie du Sud-Est (Cambodge, Corée du Sud, Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande, Vietnam...), le tourisme sexuel est particulièrement répandu.

La Californie demeure le centre de gravité de l’industrie américaine du sexe. En 2005, quelque 7 500 personnes y travaillaient à temps plein dans l’industrie de la «danse exotique» et 5 000 autres, à temps partiel; 175 clubs de danseuses et danseurs y généraient des revenus d’un milliard de dollars US par an.

Même les pays ultraconservateurs ne sont plus à l’abri de l’industrie du sexe. En Arabie saoudite, près de 70 % des images échangées sur les téléphones cellulaires seraient pornographiques, estimait en avril dernier un chercheur universitaire saoudien, qui a scruté des téléphones cellulaires saisis par la police.



(Sources : ARTE, Sexe : la révolution nordique, archives.arte-tv.com/fr/archive_271127.html
• Marianne Eriksson, «Rapport sur les conséquences de l’industrie du sexe dans l’Union européenne», Sisyphe.org, 21 juillet, 2003, sisyphe.org/article.php3?id_article=1104
• Christian Leduc, «Arabie saoudite : échanges nombreux de porno sur les cellulaires», Branchez-vous!, 25 avril 2007,techno.branchez-vous.com/actualite/2007/04/d_arabie_saoudite_echanges_nom.html
• Free Speech Coalition, White Paper 2005, www.freespeechcoalition.com/whitepaper05.htm
• Sabine Dusch, Le trafic d’êtres humains, Presses Universitaires de France, Paris, 2002.
• Gilles Lipovetsky, Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation, Gallimard, Paris, 2006.
• Franck Michel, «Vers un tourisme sexuel de masse? », Le Monde diplomatique, août 2006, p. 3, www.monde-diplomatique.fr/2006/08/MICHEL/13831
• Richard Poulin, «La mondialisation des marchés du sexe - II. Pornographie et tourisme sexuel», Sisyphe.org, 12 novembre 2002, sisyphe.org/article.php3?id_article=197
• Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Éditions Imago, Paris, 2005.
• Isabelle Porter, «Porno sur portable : Telus recule», Le Devoir, 23 février 2007, p. A4.
• Daniel Proulx, Le Red Light de Montréal, VLB Éditeur, Montréal, 1997.)


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