Plusieurs songent à se donner la mort. Suzanne, une Montréalaise de 53 ans assistée sociale depuis sept ans, vient de perdre un ami qui était dans le même bateau qu’elle. «Il ne voyait pas le jour où il sortirait de sa misère; alors, il s’est suicidé. Au local de l’ADDS-MM où je suis bénévole, je vois des cas de détresse psychologique toutes les semaines.»
Elle-même a vécu péniblement son passage de fière contribuable à assistée sociale. En 2000, elle s’est retrouvée sur la paille avec ses trois enfants, après une séparation «extrêmement difficile». «Un matin, j’ai pris mon courage à deux mains et je me suis présentée au bureau de l’aide sociale à 7 h 30, pour être certaine de ne croiser personne de ma connaissance. C’était très humiliant.»
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L’ennui, c’est que les assistés sociaux qui cessent de se battre pour sortir de l’indigence communiquent leur état d’esprit à leurs enfants. «À l’époque où j’étais commissaire scolaire dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, j’ai entendu des petits de six ans dire qu’ils souhaitaient devenir “BS” lorsqu’ils seraient grands», raconte Robert Cadotte.
La transmission de la dépendance à l’aide sociale d’une génération à l’autre a d’ailleurs été démontrée par des études. Un rapport publié par des chercheurs du MESS en 1995 a révélé que 62 % des jeunes de moins de 21 ans bénéficiaires de l’aide sociale en 1993 avaient grandi dans des familles assistées sociales.
Bernard Fortin et un groupe d’économistes ont aussi publié une vaste étude à ce sujet en 2004. Leur constat : plus un jeune est âgé au moment où ses parents sont à l’aide sociale, plus le risque qu’il fasse lui-même une demande de «BS» à 18 ans est grand. «L’adolescent connaît déjà les rouages du système d’aide sociale. De plus, on peut supposer que la poursuite des études n’est pas valorisée à la maison, les parents étant eux-mêmes peu instruits», précise Bernard Fortin.
Car la majorité des prestataires de longue durée sont peu scolarisés : dans le meilleur des cas, ils auront terminé leur secondaire. «Beaucoup sont des analphabètes fonctionnels; ils savent à peine lire et écrire, constate Guy Lacroix. Le salaire minimum étant élevé au Québec – 8 dollars l’heure –, bien des compagnies ne recrutent pas des gens si peu scolarisés à ce taux.»
«Le marché du travail ne laisse plus de place aux travailleurs peu qualifiés, observe Nicole Jetté, porte-parole du Front commun des personnes assistées sociales du Québec. Avant, ils avaient des postes dans des manufactures, qui ont depuis fermé pour s’installer dans les pays émergents. Faute d’avoir pu adapter leurs compétences aux exigences nouvelles, ils vivotent désormais avec un chèque d’aide sociale de 548 dollars par mois.»
Une réalité observée par Claudia Pellerin, formatrice socioprofessionnelle à Parvélo, une entreprise d’insertion en emploi qui accueille des assistés sociaux à Victoriaville. «Dans notre région, des fabricants de meubles ont mis la clé dans la porte à cause de la concurrence chinoise. Une portion de la main-d’œuvre qui y travaillait tente de se réorienter dans le secteur des services, qui est en pleine expansion. Mais l’adaptation se fait difficilement. Ce sont surtout des gars de shop, peu scolarisés.»
Et quand ces sous-qualifiés parviennent à se trouver du boulot, c’est rarement l’Eldorado. Luc Brunet, professeur en psychologie du travail à l’Université de Montréal, a fait une recherche sur ce qu’il appelle les «hardcore unemployed», ou «chômeurs durs à cuire». «Leur manque d’instruction les condamne à occuper des emplois dévalorisants, sous-payés, exigeants physiquement, dans des milieux désagréables. Le genre de job dont personne ne veut! À la longue, ils développent une aversion psychologique pour le travail et se réfugient à l’aide sociale.»
D’autant plus que ces jobines ne sont pas tellement plus payantes que l’aide sociale. «Quelqu’un qui travaille à temps plein au salaire minimum empoche l’équivalent de trois dollars l’heure de plus que l’autre qui reçoit un chèque d’aide sociale. Ce gain n’est pas suffisant pour convaincre bien des prestataires de sortir de leur dépendance», explique Bernard Fortin. C’est ce que les économistes appellent, dans leur jargon, la «trappe d’inactivité».
«Quand on ajoute les avantages offerts, dont les médicaments gratuits, le travail au salaire minimum devient encore moins attrayant», affirme Norma Kozhaya, économiste à l’Institut économique de Montréal. Sans compter que certains prestataires arrondissent leurs fins de mois grâce à un boulot au noir, à temps plein ou à temps partiel. «C’est le cas d’environ 30 % des prestataires», affirme Bernard Fortin, qui a copublié une étude à ce sujet en 2004.
Quand un adulte seul, c’est-à-dire sans conjoint ni enfant, fait une demande d’aide sociale, il ne peut posséder plus de 852 dollars en avoir liquide. Autrement, la prestation accordée sera réduite ou sa demande peut être refusée. Par contre, au cours de son séjour à l’aide sociale, un adulte seul peut posséder jusqu’à 1 500 dollars en banque.