Mais le fric n’explique pas tout. Salaire minimum ou pas, certains prestataires qui souhaitent travailler en toute légalité sont freinés par une panoplie de facteurs. Un léger handicap intellectuel, par exemple. «L’État est forcé de tracer une ligne entre les aptes et les inaptes au travail, explique l’économiste Pierre Fortin, qui a coprésidé une commission d’étude sur l’aide sociale dans les années 1990. Reste que ceux qui sont à la limite d’être “inaptes” sur le plan mental, mais qui sont classés “aptes” ont beaucoup de mal à garder un emploi; les patrons les congédient lorsqu’ils constatent leurs difficultés d’apprentissage.»
| Pub. |
«D’autres souffrent de désordres psychologiques et émotifs qui compliquent leur intégration professionnelle», note Luc Brunet. L’agoraphobie sévère, par exemple, ou une grande anxiété, comme c’est le cas de Jeanne, une Montréalaise de 59 ans qui vit de l’aide sociale depuis 30 ans. Au début des années 1980, après la naissance de leur fils, son mari l’a quittée pour une autre femme. «Son départ m’a donné un coup terrible. J’ai perdu toute confiance en moi et je suis devenue angoissée, au point d’avoir peur de prendre l’autobus. J’étais tellement convaincue d’être une sans-dessein que ça a paralysé mes démarches pour me trouver du travail.»
Il y a aussi l’alcoolisme, la toxicomanie, la dépendance au jeu… Quand ce n’est pas l’âge ou la couleur de la peau. En effet, les prestataires de 45 à 54 ans et les immigrants sont particulièrement nombreux parmi les assistés sociaux – ils forment respectivement 26 % et 25 % de la population des «sans contraintes à l’emploi».
«Je suis complètement out», dit Suzanne, découragée. Depuis qu’elle est à l’aide sociale, elle multiplie les démarches pour trouver un poste de réceptionniste, un métier qu’elle connaît comme le fond de sa poche. «J’ai envoyé 400 CV, j’ai fait plein d’entrevues, j’ai suivi des formations en informatique pour me mettre à jour… Mais dès que les employeurs apprennent mon âge, ils me ferment la porte au nez.»
La situation est aussi pénible pour Mohammed. Cet Algérien de 49 ans, installé au Québec depuis 1991, aurait souhaité travailler comme ingénieur en pétrochimie, une profession pour laquelle il a été formé dans son pays. Hélas, entre de nombreux épisodes à l’aide sociale, il n’a occupé que des emplois sans lien avec ses compétences – opérateur dans une usine de bonbons, par exemple. «Je suis amer; ce n’est pas l’avenir dont je rêvais. J’espère que mes trois enfants connaîtront une vie meilleure.»
L’économiste Pierre Fortin, qui enseigne à l’Université du Québec à Montréal, aide parfois ses étudiants à trouver un emploi après leurs études. Il constate que la partie n’est pas facile pour les immigrants, et qu’il faut changer la perception des employeurs à leur égard. «J’éprouve plus de difficulté à placer en entreprise un étudiant d’origine étrangère qu’un Québécois de souche, dit-il. Les employeurs pensent à tort que leurs connaissances, dans ce cas-ci en matière d’économie québécoise, sont moins bonnes que celles des diplômés nés ici.»
En dépit de leurs déveines, des prestataires qui font partie du «noyau dur» réussissent à regagner le marché du travail. Dans les 43 entreprises de réinsertion professionnelle subventionnées par Emploi-Québec, qui permettent à des sans-emplois d’acquérir une expérience de travail au sein d’un milieu encadré, de petits miracles s’accomplissent chaque jour.
Darllie Pierre-Louis, qui dirige l’entreprise d’insertion Buffet Accès Emploi à Saint-Lin, dans Lanaudière, assiste régulièrement à la renaissance d’ex-assistés sociaux. Chez elle, ils apprennent à devenir aides-cuisiniers. Comme dans tous les organismes de ce type, les employés travaillent 35 heures par semaine au salaire minimum. Ce faisant, ils sont automatiquement exclus du Programme d’aide sociale.
«La plupart ont de sérieux problèmes au travail : incapacité à respecter l’autorité et la clientèle, manque d’assiduité, entre autres, mais ils veulent s’en sortir. Et ils y parviennent : la grande majorité se trouve un emploi ou retourne aux études après un séjour de quelques mois ici.» Dernièrement, une de ses «diplômées», prestataire depuis sept ans, a décroché un emploi à 13 $ l’heure dans une garderie.
Mais la réinsertion n’est pas une sinécure. «Nos intervenants doivent parfois dire à des employés de se doucher avant de venir travailler, les appeler pour qu’ils se lèvent, leur expliquer qu’on ne peut pas travailler gelé comme une balle…, explique Michel Morin, directeur de l’entreprise d’insertion Imprime-Emploi, dans le quartier Rosemont, à Montréal. Mais en créant un lien de confiance avec eux, on arrive souvent à les responsabiliser à nouveau.»
Les entreprises d’insertion font partie des nombreux programmes d’aide à l’emploi et à la formation offerts aux assistés sociaux par le MESS. «Le gouvernement du Québec est inventif et progressiste en la matière», soutient l’économiste Guy Lacroix, qui passe ces programmes au crible dans le cadre de ses travaux universitaires.
C’est l’augmentation, depuis les années 1980, du nombre de prestataires aptes à l’emploi qui pousse le gouvernement à vouloir les sortir de là. «Je constate que plusieurs de ces mesures sont des investissements rentables, car grâce à elles, des prestataires regagnent le marché du travail et redeviennent des contribuables», remarque Guy Lacroix.
C’est tant mieux, car les mesures d’aide à l’emploi accordées aux prestataires de l’aide sociale, aptes au travail ou pas, ont coûté 79 millions de dollars aux contribuables québécois l’an dernier. En 2006-2007, 30 000 assistés sociaux sont retournés au boulot après avoir participé à ces mesures.
Coût des prestations versées aux assistés sociaux (aptes et inaptes au travail) en 2005-2006 : 2,7 milliards de dollars, soit 4,5 % du budget du gouvernement du Québec. Cette somme ne comprend que les chèques d’aide sociale; les salaires des fonctionnaires, les frais administratifs et les coûts engendrés par les programmes d’aide à l’emploi sont calculés à part.