Le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal figure parmi les fiefs de l’aide sociale dans la province. Mais ce titre peu enviable ne signifie pas l’échec du modèle québécois, au contraire! Portrait d’un patelin qui vit bien de la pauvreté.

J’ai vu l’jour dans Hochelaga
Dans ce quartier malfamé
Berceau du prolétariat
Et du monde toujours cassé
Il n’y a pas lieu de se demander ce qui a inspiré aux Cowboys Fringants cette image du quartier Hochelaga-Maisonneuve pour leur pièce Voyou. Il y a belle lurette que le patelin de Louise Harel sert de décor à la petite misère quotidienne, que ce soit à la télé dans Laura Cadieux ou au cinéma dans le film Pouding chômeur, de Gilles Carle.
Pourtant, lorsqu’on longe ses rues résidentielles et commerciales, rien, ou presque, n’indique que Hochelaga-Maisonneuve se maintient dans le peloton des lieux les plus dépendants de l’aide sociale au Québec. Toutefois, près du tiers de la population de moins de 65 ans qui y réside est prestataire de l’aide de dernier recours de l’État. Le revenu annuel moyen y frôle à peine la moitié de la moyenne montréalaise : quinze mille dollars.
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L’image du «BS» qu’évoquent certaines grandes gueules radiophoniques, l’homme affalé sur son balcon, bière à la main et bedaine à l’air, on la cherche dans «Hochelague». En cet avant-midi de canicule, il y a bien quelques personnes perchées aux balcons, mais ce sont surtout des personnes âgées.
«La misère, on ne la voit pas», dit Yannick B. Gélinas, réalisatrice, qui a passé tout septembre dernier au parc Morgan, rue Ontario Est, dans le cadre d’un projet de l’Office national du film (ONF), Vidéo Paradiso.
Équipée d’une roulotte et de quincaillerie audiovisuelle, la troupe a, pendant un mois, initié les jeunes du quartier au cinéma et à la vidéo. Une quinzaine de participants, dont plusieurs prestataires de l’aide sociale, se sont frottés au vidéoclip, au documentaire ou au court-métrage. Ils ont aussi eu la visite de méchants garnements qui ont lancé des briques sur le toit de leur roulotte!
«Sans vouloir en faire des Denys Arcand, on leur a donné une chance de se faire valoir, poursuit Yannick. C’est déjà beaucoup, car ces jeunes sont tellement démotivés! Il faut leur donner des projets. Les gens s’ennuient dans ce quartier.»
L’image qu’a maintenant Yannick de Hochelaga-Maisonneuve tranche avec celle qu’elle s’était forgée lors de sa participation à la production d’un documentaire sur le quartier, il y a trois ans. «C’était désolant : un commerce sur deux était vacant sur Ontario. Aujourd’hui, le coin est plus beau, plus propre. On sent même une effervescence.»
En effet, il y a du changement dans HoMa – c’est ainsi que le quartier est rebaptisé par la classe bourgeoise qui l’investit depuis cinq ans. Mais ce n’est pas encore Outremont et la promenade Ontario est loin d’avoir l’opulence de la rue Crescent. Même que certains édifices municipaux, comme l’aréna Raymond-Préfontaine, se confondent avec les usines désaffectées du coin, tant leur entretien fait défaut. «Les ruelles sont de vrais trous», se plaint le pédiatre Gilles Julien, qui tient clinique dans le quartier. «Ça ne coûterait pas des millions pour les retaper.»
«Ce ne sont pas les gens qui se sont appauvris, c’est le quartier lui-même, rappelle l’historien Paul-André Linteau, auteur d’une thèse sur l’histoire de l’ancienne ville de Maisonneuve. Après les fermetures des grandes usines dans les années 1960, 70 et 80, les ouvriers les plus scolarisés sont partis travailler ailleurs. Puis, les notables – notaires, avocats, médecins – ont suivi.»
C’est ainsi que la population de Hochelaga-Maisonneuve a fondu de moitié entre 1961 et 1996, pour atteindre un seuil de 45 000 habitants cette année-là. «Dès les années 1980, ceux qui restaient dans le quartier ne répondaient plus aux exigences du marché du travail, poursuit Paul-André Linteau. Des gens qui ont une troisième année et qui ont cousu des semelles de souliers toute leur vie ne pouvaient pas travailler en production assistée par ordinateur.»
«Hochelaga-Maisonneuve est passé d’une culture ouvrière à une culture de la pauvreté», déplore Anne St-Pierre, directrice générale adjointe de la Corporation de développement de l’Est et coordonnatrice du Carrefour jeunesse-emploi de Hochelaga-Maisonneuve.
La revitalisation est cependant bien amorcée dans Hochelaga-Maisonneuve depuis environ cinq ans. Il faut voir la rue Morgan, avec ses lampadaires design et sa perspective sur l’ancien marché Maisonneuve. Les usines converties en lofts et les cafés de l’intersection Pie-IX et Ontario surprennent aussi l’œil.
C’est à se demander pourquoi Hochelaga-Maisonneuve demeure un point chaud de l’aide sociale, avec sa pléthore de groupes communautaires, d’associations d’aide aux assistés sociaux, d’entreprises d’insertion sociale, de coopératives et de popotes roulantes. Ces initiatives, débordantes de bonnes intentions, seraient-elles futiles?
Car les méfaits de la pauvreté restent bien visibles dans l’appartement qui sert de cabinet au pédiatre Gilles Julien. Père fondateur de la pédiatrie sociale – on ne guérit pas la malnutrition d’un enfant avec des vitamines, mais en sortant sa famille d’une pauvreté indigeste –, il a transformé sa clinique en sorte de «maison à grand-maman». Des toutous en peluche y pullulent et des dessins d’écolier ornent les murs comme autant de trophées de résilience. Ça bouge d’enfants là-dedans et ça sent la soupe. Des jeux, de l’aide aux devoirs et des repas sont offerts aux petits qui n’auraient rien eu de tout ça à la maison.
«Ce n’est pas le fait que leurs parents touchent l’aide sociale qui pose problème, c’est le fait qu’ils soient pauvres. Et c’est évident ici que la pauvreté et la dépendance à l’aide sociale se transmettent de génération en génération», dit le Dr Julien. Comme un gène de la mauvaise fortune…
«Plus la situation socio-économique de la famille est basse, plus l’enfant risque de souffrir de carence alimentaire, poursuit-il. Après ça, tout déboule : cette carence entraîne un manque de stimulation, qui ralentit le développement du cerveau de certaines fonctions, comme les facultés d’apprentissage, le langage, la motricité, les inhibitions. Plus l’enfant est longtemps en situation précaire, plus son avenir est hypothéqué.»
Le Dr Julien jure que la situation difficile dans laquelle se trouve un grand nombre de familles de Hochelaga-Maisonneuve prouve cette équation. Il cherche donc à briser le cycle.