
«De voir des familles sur le BS depuis deux ou trois générations dans mon quartier, ça m’écœurait», dit pour sa part Jacques Baillargeon, directeur des Distributions L’Escalier, une entreprise d’insertion en emploi qui accueille chaque année des dizaines de poqués de la vie qui vivent de l’aide sociale.
Cette entreprise se spécialise dans la distribution et la vente de produits fins du terroir québécois. Elle compte 300 points de vente à travers le Québec et concurrence n’importe quel distributeur alimentaire. Elle a aussi sa propre boutique au marché Maisonneuve, Aux Champêtreries. Aujourd’hui, le chiffre d’affaires dépasse le million de dollars. Elle s’autofinance à 60 %; le reste provient d’Emploi-Québec, qui paie la formation de six mois au cours de laquelle des jeunes en difficulté d’insertion professionnelle touchent à tout dans l’entreprise. Par exemple, cette aimable jeune musulmane, à la réception…
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Fils du quartier, Jacques Baillargeon a vu Hochelaga-Maisonneuve s’éteindre à petit feu avec les fermetures des shops, comme les ateliers du Canadien Pacifique et le chantier maritime Vickers. Maintenant, il s’affaire à donner une nouvelle fierté à son patelin et à briser le cercle vicieux de l’aide sociale. «On part de loin avec les jeunes qu’on reçoit; il faut d’abord leur apprendre à se lever le matin! Certains n’ont même jamais vu leurs parents travailler...»
Ils sont de cette culture que le Dr Julien appelle «la culture du peu» dans HoMa : l’aide sociale habitue les gens à se contenter de peu. «Quand tu es né dans la marde, tu penses qu’il y a juste la marde, illustre Jacques Vaillancourt. Mais ici, à L’Escalier, ils voient qu’il n’y a pas que ça dans la vie, qu’il y a des gens qui les respectent, qui les aiment.»
Reste que «peu» a ses limites. Ainsi, à vouloir mettre en marche une nouvelle génération au moyen de programmes de réinsertion sur le marché du travail, les autorités se butent à la solidarité des clans. «Les jeunes ont une valeur monétaire dans une famille qui vit de l’aide sociale, explique Anne St-Pierre. S’ils la quittent, moins d’aide sociale rentre dans la maison. Ces familles sont très solidaires : leurs membres vivent ensemble, habitent le même immeuble, la même rue, s’entraident, gardent les enfants des uns et des autres… Cette solidarité à toute épreuve, c’est leur protection, et c’est pour cette raison qu’il est difficile de les sortir de ce milieu.»
Le sceau de l’aide sociale sur Hochelaga-Maisonneuve puise sa source à L’Escalier, tout comme chez SOS Vélo, une autre entreprise d’insertion professionnelle qui transforme de vieilles bécanes en vélos tout neufs. Et aussi aux Ateliers d’Antoine, au Boulot Vert, au Chic Resto Pop, au Carrefour Familial Hochelaga, à L’Étincelle de l’amitié, alouette!
Autrement dit, Hochelaga-Maisonneuve, c’est la Silicon Valley de l’économie sociale. Au Québec, une entreprise d’insertion professionnelle sur cinq y a pignon sur rue. «Les organismes communautaires et les entreprises d’économie sociale emploient plus de 2 000 personnes dans le quartier. C’est une véritable industrie!» semble encore s’étonner Anne St-Pierre.
Ainsi, dans HoMa, un travailleur sur dix tire son revenu de l’aide aux démunis, soit trois résidants sur dix. Et ça marche! Les trois quarts des 40 stagiaires de L’Escalier se trouvent un emploi à leur sortie et le gardent au moins un an. Le Carrefour jeunesse-emploi réussit à relancer 88 % des jeunes qui y circulent, soit par un retour aux études, des démarches en vue de travailler ou carrément l’obtention d’un emploi.
Reste que la partie n’est pas gagnée pour les assistés sociaux; les préjugés ont la couenne dure. Ainsi, le diplôme que les jeunes reçoivent à la suite de leur séjour à L’Escalier ne mentionne pas que celui-ci est délivré par une entreprise d’insertion professionnelle. «Si c’était le cas, personne ne les embaucherait, croit Jacques Baillargeon. Ils vont les prendre pour des petits bandits. Sauf les employeurs du quartier qui ont confiance dans la formation qu’on donne.»
Autant de services pour les démunis attirent les indigents de toute la ville, voire de tout le Québec! «Il n’y a qu’une façon de contrer la pauvreté, c’est d’arrêter de construire du logement social, lance Anne St-Pierre. Mais les gens du quartier ont fait le choix de la solidarité.»
«Les jeunes viennent de partout dans la province pour le logement pas cher, raconte Jacques Baillargeon. D’autres débarquent du nord de la ville pour fuir les gangs de rue et profiter des services qui vont leur permettre de relancer leur vie.»
Le problème, c’est que l’offre de programmes d’insertion professionnelle dépasse maintenant la demande : pour la première fois en 15 ans d’histoire, L’Escalier a manqué de main-d’œuvre l’an dernier!
Hochelaga-Maisonneuve démontre donc que le Système marche.