On trouve de tout dans Internet. De tout, même sur soi. Vous aviez oublié cette pétition controversée signée en ligne il y a quatre ans? Ce commentaire vitriolique envoyé dans un forum? Google, lui, n’oublie pas.

Il suffit de «googler» son nom dans le fameux site de recherche qui a donné naissance à ce néologisme, pour constater que sa mémoire est plus vive que la nôtre. «Certaines traces de notre passé sont persistantes et difficiles à faire disparaître», affirme Pierre Trudel, titulaire de la Chaire L.R. Wilson sur le droit des technologies de l'information et du commerce électronique à l’Université de Montréal.
Étienne Truchot, correspondant de Radio-France à New York et collaborateur à Radio-Canada, tente désespérément d’effacer la mémoire de Google. Un de ses reportages, miné par de longues heures de travail et des nuits écourtées, se trouve en tête de liste des résultats associés à une recherche à partir de son nom. «Un soir, alors que je couvrais la guerre au Liban, j’étais rentré à une heure du matin et j’ai dû faire un compte rendu à la radio environ trois ou quatre heures plus tard. Je ne crois pas avoir brillé par ma performance. Mais c’est le résultat de cette entrevue qui apparaît en premier dans Google.»
| Pub. |
Même si Étienne parvenait à éliminer le reportage honni du serveur qui l’héberge, la tache demeurerait; les outils de recherche conservent aussi des choses qui n’existent plus. Car, pour être efficace, Google envoie chaque jour ses robots scruter la Toile jusque dans ses plus sombres recoins et, patiemment, indexe le contenu ainsi récupéré : c’est ce qui lui permet de nous donner des résultats en quelques dixièmes de seconde.
Conséquence non négligeable de l’opération : le populaire moteur de recherche conserve des documents en «mémoire cache», dans ses propres serveurs, même si les originaux ont été détruits. Et c’est souvent grâce à ces pages que vous retrouverez, à votre grand désarroi, cette pétition pour la légalisation du pot que vous avez signée il y a six ans.
André Caron croit que les jeunes risquent davantage de subir les conséquences de l’archivage des informations, puisqu’ils sont en pleine recherche de leur identité et ne mesurent pas toujours la portée de leurs impulsions. «Ce que quelqu’un dit ou écrit à 17 ans n’a pas la même portée qu’à 30 ans; un employeur peut en tenir compte ou pas. Le danger [de l’historique virtuel] est de se faire éjecter tôt dans le processus d’embauche, de ne pas même se rendre à l’entrevue.»
La raison? La presque totalité des immenses revenus de Google provient de publicités ciblées en fonction de vos intérêts. Et comment Google connaît-elle vos intérêts? Grâce à l’information qu’elle collecte sur vous quand vous effectuez des recherches. Pour vous identifier, le moteur n’a pas accès à votre nom, mais à l’adresse de votre ordinateur, qu’on appelle adresse IP. C’est comme si Google avait le numéro de la plaque d’immatriculation de votre véhicule, mais pas votre numéro de permis de conduire.
A priori, rien d’inquiétant, d’autant plus que les moteurs de recherche ne dévoilent pas cette information. Du moins, en principe. AOL, en août 2006, a rendu publique une base de données contenant des renseignements sur 650 000 de ses membres. Même si le fichier ne contenait aucun nom, des chercheurs ont réussi à identifier plusieurs personnes en croisant les données, rappelle Benoît Dupont, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en sécurité, identité et technologie à l’Université de Montréal.
Il s’inquiète notamment des possibles atteintes à la vie privée : «Il arrive que des gens fassent des recherches incongrues telles que «comment se débarrasser de la maîtresse de mon mari», sans pour autant vouloir passer à l’action. Le danger, si on est capable de relier un individu aux termes de cette recherche, c’est qu’on peut en apprendre beaucoup plus sur lui que ce que connaît son psychanalyste.»
Pour Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l'homme en France, le dérapage est à nos portes. «Je pense que la volonté tentaculaire de Google n’est pas admissible et présente de graves dangers. Pour s’en convaincre, il suffit de voir ce qui est en train de se passer avec Yahoo, qui a fourni des renseignements au gouvernement chinois permettant à celui-ci de poursuivre des cyberdissidents.»
Don’t be evil, dit la devise du moteur de recherche. Rassurant, non?
Protéger son identité
Selon un sondage réalisé par Léger Marketing en mars 2007 pour le gouvernement du Québec dans le cadre d’une campagne de sensibilisation à la sécurité de l'information et à la protection des renseignements personnels, 45 % des répondants ont été victimes d’attaques informatiques de diverses formes et 5 % ont été victimes d’un vol d'identité. Dans 26 % des cas, ce vol s'est traduit par un dommage à la réputation et 59 % des répondants ont plutôt subi des conséquences financières.
Le site de l’ Institut de sécurité de l'information du Québec résume les règles de base à suivre pour éviter les regards indiscrets.
• Méfiez-vous des programmes de partage de fichiers (musique, films, etc.) : ils contiennent souvent des logiciels espions. Ne téléchargez des logiciels que de sources reconnues.
• Utilisez un logiciel anti-espion. Il faut cependant savoir que ces logiciels ne détectent qu’une partie des logiciels espions sur le marché. Installez sur votre ordinateur un coupe-feu et un antivirus.
• Servez-vous d’une adresse de courriel pour les communications sérieuses, et d’une autre pour vous inscrire dans les sites de divertissement, concours, achats, etc. «Utilisez les mêmes principes pour interagir dans Internet que dans la vraie vie, martèle Jacques Viau, de l’ISIQ.
• «Faites affaire avec des entreprises dignes de confiance et ne consentez pas à l’utilisation secondaire des données personnelles vous concernant», ajoute Pierre Trudel.