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Dossiers chauds
Victor Armony, sur le Québec des immigrants

Nos quatre vérités

Il y a la poutine et la manie de déménager tous en même temps. Il y a la lutte pour le français dans une langue pourtant maltraitée. Avec ses particularités et ses paradoxes, le Québec est un cas d’espèce parfois difficile à déchiffrer. Même pour une vieille laine, dont les ancêtres ont labouré la Côte-de-Beaupré en 1634. Imaginez pour une personne de la Mongolie intérieure qui débarque à Dorval...

Par Éric Grenier
Photo : Marie-Claude Hamel


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 9 oct 2007


Professeur de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, l’Argentin Victor Armony est bombardé de questions de la part des immigrants qu’il rencontre – étudiants, collègues, amis. De là l’idée de regrouper sous un seul couvert l’essentiel de la personnalité québécoise dans Le Québec expliqué aux immigrants (VLB Éditeur, 2007). L’ouvrage pourrait tout aussi bien s’intituler Le Québec expliqué aux Québécois, tant cette analyse trace un portrait juste du berceau de la francophonie en Amérique.

Il fourmille aussi d’éclaircissements sur la perception des immigrants à l’égard des Québécois, qui pourraient animer le débat sur les accommodements raisonnables! Le délabrement de nos infrastructures, la médiocrité architecturale de nos maisons, la saleté de nos rues et nos innombrables sans-abri les déçoivent.

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L’heure du reality check a sonné... de part et d’autre.

Q › Pourquoi vouloir expliquer le Québec aux immigrants? La question des accommodements raisonnables y est-elle pour quelque chose?
R › Non, j’ai écrit ce livre à l’été 2006, avant que le débat ne s’emballe.

Q › Pourquoi vous être personnellement intéressé à la nation québécoise, alors que bien des immigrants de longue date vivent toujours en marge?
R › Je suis sociologue, alors je m’intéresse spontanément à la société québécoise. Comme bien des Québécois, j’éprouve des frustrations à l’égard des immigrants qui ne font pas l’effort de s’intégrer. Certains sont ici depuis 30 ans, ils ne parlent pas français et ont des préjugés incroyables à propos de la société québécoise. J’en ai moi-même été choqué! Il y a un problème de communication entre la majorité francophone et certaines communautés culturelles. Les Juifs, par exemple, qui sont pourtant ici depuis deux siècles.

Q › La méconnaissance du Québec est-elle due au fait que le Québec est peu connu à l’étranger?
R › Je rencontre des immigrants de la Belgique et de la France, titulaires de doctorat, qui ont une vaste culture. Ils arrivent au Québec et ne comprennent pas que cette société soit majoritairement francophone et différente du reste du Canada. Alors, imaginez celui qui débarque du bout du monde! Les immigrants s’attendent à trouver le Canada, l’Amérique du Nord, les images médiatiques, les films, la culture populaire américaine. Même si le gouvernement du Québec souligne le caractère francophone de la province à l’étranger, les immigrants ne le croient vraiment qu’au moment où ils arrivent et voient qu’effectivement ça se passe en français.

Q › Les immigrants nous font-ils l’honneur de nous choisir ou leur accorde-t-on plutôt le privilège d’être accueillis chez nous?
R ›
C’est une excellente question, qui permet de démêler un peu les problèmes d’intégration. Je comprends les Québécois qui disent : «Écoutez! C’est chez nous, et nous sommes ainsi depuis des siècles.» Mais je comprends aussi l’immigrant qui quitte son pays, fait des sacrifices pour s’installer ici, vient donner son travail, ses talents, ses enfants pour peupler le pays. Les attentes peuvent être différentes d’un immigrant à un autre, surtout pour les diplômés universitaires qui ont de l’expérience dans des domaines de pointe; ils pourraient aussi bien s’établir ailleurs, aux États-Unis, en Ontario, en Angleterre… Mais il ne faut pas se dire qu’ils daignent venir chez nous, c’est la mauvaise attitude.

On ne peut demander à des gens qui ont fait l’effort de quitter leur pays d’être altruistes au point d’aller s’établir là où même les Québécois ne veulent pas vivre.

Q › Que viennent-ils chercher ici?
R ›
Un immigrant cherche généralement à améliorer sa qualité de vie, surtout celle de ses enfants. Il veut se bâtir une nouvelle vie : un bon travail, des moyens, des ressources, une bonne éducation pour ses enfants, la sécurité personnelle, échapper à la violence dans certains cas. Ce sont des choses élémentaires. C’est donc normal que nos débats sur la langue et la nation leur paraissent triviaux. C’est encore plus vrai pour les réfugiés qui quittent un pays en guerre civile où il y a des persécutions ethniques. Ils arrivent ici et se demandent : «Mais de quoi se plaignent-ils?» Il faut leur expliquer que ce n’est pas si trivial; la langue, l’identité, la culture d’une nation sont des questions fondamentales.

Q › Vous dites qu’au mieux, les immigrants nous trouvent corrects, et qu’au pire, ils considèrent notre société comme plus médiocre que celle qu’ils ont quittée. Est-ce la raison pour laquelle certains repartent désenchantés?
R ›
C’est un phénomène complexe où jouent plusieurs facteurs. Les Français, par exemple, sont parfois déçus et repartent. Il y a là des problèmes d’ajustement entre les attentes de l’immigrant et la réalité. Mais cette question va au-delà du cas québécois. L’immigrant qui déchante au Québec vivrait la même désillusion aux États-Unis. J’ai connu des immigrants iraniens, colombiens, vietnamiens, de pays où on se fait une idée d’un Canada doté d’un grand développement humain et social. Or, ils s’installent et n’arrivent pas à obtenir ne serait-ce qu’un rendez-vous chez le docteur! C’est un choc. Souvent issus des classes supérieures dans leurs pays, ces gens avaient accès à des soins de santé privés de grande qualité. Il faut leur expliquer qu’ici tout le monde fait la file, même le fils du premier ministre, et que tous recevront la même qualité de soins. C’est un coup pour eux de constater l’égalitarisme de notre société.


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