Les Québécois cherchent à ignorer la mort. Ils tiennent de moins en moins à la souligner, au grand dam des maisons funéraires, qui perdent des profits. Quand la mort change de visage…

Un mort est étendu depuis trois jours sur une planche de bois soutenue par deux chevalets, au milieu du salon. Dessous, des seaux ont été placés pour recueillir les fluides qui s’échappent de la dépouille. Voisins, cousins et amis défilent en priant. Autour flotte une odeur de putréfaction.
Un conte d’épouvante? Nenni : ce sont les conditions insalubres dans lesquelles se déroulait la veillée du corps au Québec, il y a 100 ans. À l’époque, le croque-mort était à la fois un travailleur chargé de la réfection des routes et du transport des marchandises. La mort des autres lui permettait seulement d’arrondir ses fins de mois.
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C’est dire le chemin parcouru par cet ouvrier! Aujourd’hui à la tête d’une industrie qui génère plus de 300 millions de dollars par an au Québec, l’entrepreneur de pompes funèbres prend en charge les 55 000 décès qui surviennent chaque année dans la province. «De la simple gestion du cadavre, il est passé à la gestion de l’événement de la mort», constate Raymond Lemieux, professeur de sociologie des religions à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval.
L’urbanisation est en grande partie responsable de l’ascension de cette profession. «Après la Seconde Guerre mondiale, quand les gens ont quitté les campagnes pour travailler en ville, ils habitaient des appartements trop exigus pour veiller les corps à domicile», explique Sébastien St-Onge, sociologue et auteur de l’essai L’industrie de la mort (Éditions Nota Bene, 2001).
Pour résoudre ce problème, les premiers salons funéraires ouvrent à Montréal et à Québec dans les années 1940, en même temps que se répandent les techniques modernes d’embaumement grâce au formaldéhyde, une solution chimique qui stoppe temporairement la décomposition du corps.
Cercueils, couronnes de fleurs et cierges mortuaires cessent d’être confectionnés par les familles et sont remplacés par des objets manufacturés. Les entreprises élargissent peu à peu leurs services : cimetière privé, columbarium, mausolée, chapelle œcuménique, salle de réception, prise en charge des certificats de décès, notices nécrologiques, cartes de condoléances, alouette! Les maisons funéraires deviennent des one-stop shopping.
Pas d’exposition, pas de cérémonie, pas d’enterrement. Un nombre croissant de clients se contentent désormais de funérailles minimalistes et moins onéreuses. «Comme les familles sont dispersées et que tout le monde est pressé, le corps est incinéré, puis chacun repart de son côté», observe Sébastien St-Onge.
Le taux d’exposition a fondu depuis les années 1970, alors que près de 100 % des défunts étaient embaumés puis exposés. Aujourd’hui, seulement 50 % des gens choisissent cette option, selon la Corporation des thanatologues du Québec (CTQ).
D’autre part, l’incinération, autorisée par l’Église de Rome en 1963, est plus populaire que jamais au Québec : 50 % des gens optent pour ce mode de disposition du corps, contre à peine 3 % en 1970.
«Les services funéraires sont moins rentables qu’autrefois, admet Marc Poirier, vice-président aux opérations chez Magnus Poirier, à Montréal. Plusieurs entreprises croulent sous les dettes.»
«Elles s’accrochent en attendant le fameux death boom prévu au cours des prochaines décennies, alors que les baby-boomers termineront leur vie», explique Sébastien St-Onge. En 2041, il y aura près de 110 000 décès par année, selon l’Institut de la statistique du Québec, le double d’aujourd’hui. C’est 300 funérailles chaque jour!