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Dossiers chauds
Le procès des boomers

Deux témoins

Qui sont les baby-boomers? Si à peu près tous les démographes et historiens s’entendent pour établir le début de cette génération à 1946, sa fin demeure source de discorde : les années proposées vont de 1958 à 1966. Cependant, la date de 1964 semble établir une certaine forme de consensus. Nous l’avons adoptée! Alors, qui sont les baby-boomers? En voici deux! Il est un des premiers boomers du Québec et elle est l’une des dernières. Deux parcours de vie qui donnent un portrait équivoque de cette génération.

Propos recueillis par Delphine Naum
Photos : Marie-Claude Hamel


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 10 nov 2007


Jean Quintal
61 ans

Séparé, jamais marié, père d’une fille et grand-père d’un garçon

Né à Longueuil le 31 janvier 1946, dans une famille de quatre enfants. Lorsqu’il a dix ans, ses parents achètent un bungalow à Boucherville. Son père est machiniste. Pendant la Seconde Guerre, comme bien des femmes, sa mère avait travaillé comme secrétaire pour le ministère de la Guerre à Ottawa. Elle n’a aucun problème à trouver du travail dans le secteur public à Montréal une fois ses enfants à l’école.

Parcours

Jean Quintal va à l’école chez les sœurs. À partir de sa quatrième année, de plus en plus de laïcs voient à l’enseignement. Il suit ensuite son «cours classique» en tant que pensionnaire chez les clercs de Saint-Viateur. Il fait ses lettres à l’Université de Montréal et choisit une option en cinéma. À la fin des années 1960, il part étudier ce domaine en Tchécoslovaquie. «Mais les Russes sont arrivés avant moi!» Pour éviter les Soviets débarqués à Prague, il étudie finalement en Belgique. Il travaille ensuite en télévision comme formateur, ici et à l’étranger. Victime des rationalisations des années 1990, incapable de retrouver du boulot dans son domaine, il œuvre depuis en marchandisage, l’art de monter des étalages.

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Croyez-vous avoir vécu une jeunesse et une vie adulte privilégiées?
Je pense avoir vécu les plus belles années : les années 1960, le peace and love… Des romans russes de propagande communiste parlaient alors d’un avenir radieux. Moi, je considérais être en train de vivre un présent radieux! Dans ce temps-là, tu obtenais tout de suite une permanence en emploi. Les prêts et bourses étaient généreux, les emplois d’été payants. Il était facile de se procurer une voiture. J’ai eu une bourse du gouvernement du Québec de 4 000 $ pour étudier en Belgique. À l’époque, c’était l’équivalent d’un salaire annuel de travailleur.

Vos enfants vivront-ils une vie meilleure ou pire que la vôtre?
Je trouve que ma fille a une vie plus rough. Le rythme de travail n’est plus le même; on exige davantage des gens. Il est plus difficile d’obtenir un emploi permanent. Aujourd’hui, il faut payer pour tout alors qu’à l’époque, il y avait plein d’activités gratuites payées par l’État, comme l’accès aux parcs provinciaux. On se disait que le gouvernement ne pouvait pas faire faillite.

Vous croyez-vous responsable de tous les maux qui affligent notre société? En partie. Mais les baby-boomers ont bénéficié des décisions de la génération précédente. À 15 ans, je profitais de facilités fournies par le gouvernement alors que je n’avais pas encore le droit de vote. Je ne peux pas me sentir responsable! Et quand le vent a tourné avec la récession dans les années 1980, les boomers ont découvert qu’il fallait peut-être vivre autrement.

Qu’est-ce que votre génération a apporté de mieux et de pire?
L’ouverture des Québécois sur le monde. Nous avons aussi mis la religion dehors et permis l’égalité des hommes et des femmes. On a fait tomber le Bureau de la censure (NDLR : organisme qui censurait les films diffusés dans les salles de cinéma), permis la loi 101. Nous avons donné confiance aux Québécois. En revanche, il y a la dette.

Comment entrevoyez-vous le reste de vos jours?
Je suis pessimiste. Je n’aime pas beaucoup la vie trop speedy d’aujourd’hui. La technologie change tellement vite que je me sens souvent dépassé. Je ne suis plus dans le coup et beaucoup de gens de ma génération pensent comme moi.


Johanne Lavoie
43 ans

Célibataire, sans enfant

Née à Québec le 16 octobre 1964 dans une famille de deux enfants. Elle s’est beaucoup promenée durant son enfance, car son père était marin : Charlevoix, Québec, Montréal, Longueuil…

Quant à sa mère, elle est restée à la maison le temps d’élever ses enfants. Ses parents se sont séparés alors qu’elle avait 30 ans.

Parcours

Johanne étudie les lettres au cégep, puis la création littéraire à l’Université Laval, l’art dramatique et la gestion des ressources humaines à l’UQAM. Elle travaille au ministère de la Santé et des Services sociaux depuis six ans. Elle ne s’identifie pas à la génération des boomers, mais plutôt à la suivante, celle des X. Une génération de passeurs, selon elle. «On a l’impression de passer le flambeau entre deux générations. On n’est ni au début ni à la fin de la course; on n’est pas les plus rapides, on n’est pas les plus lents, on est dans le centre.»

Croyez-vous avoir vécu une jeunesse et une vie adulte privilégiées?
Durant ma jeunesse, c’était la révolution sexuelle et l’émancipation des femmes. Dans la famille, il y avait énormément de résistance face à ces changements. Mon père était en réaction. Il ne voulait pas que ma mère travaille. Elle a voulu que je sois autonome financièrement tôt dans la vie et m’a encouragée à travailler vers 18 ans. J’ai quitté la maison presque en même temps.

J’ai travaillé pendant mes études, que j’ai payées. J’étais indépendante, mais j’ai vite été confrontée à la réalité. Pendant la crise économique des années 1980, j’étais au cégep et on nous disait qu’on n’aurait pas de travail. Et puis il y a eu les deux référendums perdus... L’avenir semblait bouché.

Les enfants d’aujourd’hui vivront-ils une vie meilleure ou pire que la vôtre?
Chaque génération a ses propres problèmes. Les plus jeunes feront face à des défis différents des nôtres : la mondialisation, la consommation, l’occidentalisation, le manque de ressources premières comme l’eau… Mais pour le travail, ils auront beaucoup de possibilités.

Si les boomers étaient coupables de quelque chose, ce serait de quoi?
C’est sûr que certains se sont construit de belles retraites. Il y avait beaucoup de travail et ils avaient de l’ambition. Mais est-ce qu’on peut leur en vouloir? Ils sont arrivés après une longue période de disette, après la guerre. Quand on leur a dit «Vous pouvez consommer», ils ont consommé comme des fous!

Comment entrevoyez-vous le reste de vos jours?
La fin de mes jours, c’est noir et c’est blanc. J’ai très peur de la solitude. À notre époque, les relations interpersonnelles sont très douloureuses. Aussi, on n’arrête pas de nous dire qu’il n’y aura pas d’argent et que les caisses de retraite seront vides… En même temps, les boomers vieillissent et ils veulent être bien. Peut-être que notre société s’occupera davantage de ses personnes âgées. Comme les boomers ne veulent pas vivre leurs vieux jours dans la misère, ils vont peut-être nous préparer une petite place au soleil.


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