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Dossiers chauds
Le verdict de Jacques Parizeau

Honorable

Quelques faux pas, mais beaucoup de bonne volonté et de talent. Aux yeux de l’ancien premier ministre du Québec, qui fut de toutes les batailles de la Révolution tranquille, les boomers n’ont pas à rougir de l’héritage qu’ils laissent. Dans une entrevue exclusive, il livre ses réflexions sur le chemin parcouru par les Québécois depuis 50 ans… et nous brasse la cage!

par Marie-Hélène Proulx
photo : Patrice Bériault


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 10 nov 2007


Q › Qui sont les véritables artisans du Québec moderne? Les gens de votre génération ou les baby-boomers?
R ›
À 77 ans, j’appartiens à la génération qui a profondément transformé le Québec. La Révolution tranquille a eu beau être tranquille, c’était une vraie révolution!

Elle s’appuyait sur trois idées élémentaires. D’abord, que la corruption n’est pas un moyen de gouverner. On oublie souvent que la première chose qu’a faite René Lévesque lorsqu’il est devenu ministre des Travaux publics, c’est d’instaurer les appels d’offres pour les contrats. Ça peut paraître idiot, mais ça n’existait pas avant!

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Ensuite – et cette idée est de René Lévesque –, que le seul levier économique dont les Québécois disposaient est l’État. Ce ne sera pas vrai par la suite, mais à ce moment, ça l’était. Finalement, que l’éducation est gage de richesse d’un pays. On rêvait d’automatiser les entreprises, d’installer des laboratoires, mais la majorité des gens n’avaient fréquenté que l’école primaire! J’ai subi un choc effrayant en 1962 lorsque le recensement de la scolarité des Québécois francophones a révélé que 54 % des adultes de plus de 25 ans n’avaient pas dépassé la sixième année.

Nous étions une société de pauvres, et une bonne partie de cette pauvreté s’expliquait par notre manque de scolarité. Le système scolaire était sous-développé. Pour lutter contre cela, mon collègue Paul Gérin-Lajoie (premier titulaire du poste de ministre de l’Éducation, en 1964) a mis en place des idées qui ont révolutionné l’éducation au Québec (NDLR : entre autres, l’instruction obligatoire jusqu’à 16 ans, la création du ministère de l’Éducation, les commissions scolaires, les cégeps et le réseau de l’Université du Québec). C’était une période inouïe de notre histoire! On n’a pas idée aujourd’hui de ce que ça a pu représenter comme recrutement de main-d’œuvre et d’installations physiques. On transformait tout en école : anciens entrepôts, cinémas désaffectés, tout! Pendant les années 1960, nous avons fait tripler le nombre d’élèves inscrits au secondaire.

Pour ma part, à titre de responsable des budgets au gouvernement du Québec, je me suis toujours arrangé pour que ces projets ne manquent jamais d’argent! C’est l’accomplissement dont je suis le plus fier; je tenais à l’éducation des Québécois comme à la prunelle de mes yeux. Parallèlement, nous avons monté une fonction publique correcte, en plus de créer la Société générale de financement et la Caisse de dépôt.

Puis, nous nous sommes tournés vers nos cadets, les baby-boomers, et nous leur avons dit : «Allez-y! Étudiez, travaillez, actionnez cette machine toute neuve!» Les fondations de la maison étaient érigées; c’était à eux de jouer. Et ils ont réalisé, dans un enthousiasme extraordinaire, ce dont nous avions rêvé pour eux. Plusieurs boomers considéraient alors qu’ils embarquaient dans la plus merveilleuse aventure de leur vie.

Pendant les années 1960, ils ont remplacé des dizaines de milliers de religieux qui administraient depuis toujours les hôpitaux et les écoles. On en parle peu, mais il est remarquable que cette transition se soit produite sans drame, entre gens civilisés.

Les boomers n’ont peut-être pas suffisamment légué à leurs enfants la volonté de changer les choses. Ils leur ont plutôt transmis le goût d’un certain confort, entre autres sur le plan intellectuel, qui s’exprime par une aversion pour la chicane. Alors que la chicane, après tout, c’est le progrès!

Q › Les boomers ont-ils pris soin du projet de société que vous leur avez confié?
R ›
En cherchant, on peut leur trouver des défauts, mais dans l’ensemble, ils ont bien fait ça. Les boomers ont été extrêmement travaillants. Quand j’enseignais aux Hautes Études commerciales, je me souviens que mes élèves, de jeunes boomers, n’avaient pas d’auto et payaient leurs études grâce à de petits boulots. Ils n’ont pas été les enfants gâtés que l’on croit. Les gâteries sont venues quand ils ont eu accès à des emplois stables bien rémunérés. Reste que beaucoup ont payé leur hypothèque en cumulant plusieurs boulots.

On dit d’eux qu’ils ont agi en égoïstes. Qu’ils se sont payé des pensions formidables, des avantages sociaux de toutes espèces, sur le mode «après moi, le déluge!». Que les générations suivantes s’arrangent avec les dégâts! C’est tout à fait faux. Là encore se manifeste une ignorance de l’histoire, qui ne m’étonne pas. À ma connaissance, le Québec est d’ailleurs le seul peuple à avoir supprimé l’histoire comme matière obligatoire à l’école dans les années 1970…

Ces régimes de retraite, les boomers les ont payés! Ils ont eu le courage d’augmenter à 9,9 % leurs cotisations à la Régie des rentes il y a plus de 10 ans, et du coup, éviter une sous-capitalisation du régime qui se serait traduite par un alourdissement considérable de la dette. À l’heure actuelle, la Régie des rentes est financièrement saine. Irresponsables, les baby-boomers? Pas du tout.


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