Pendant que les économistes, politiciens, financiers et même les travailleurs retiennent leur souffle face à une possible récession, une bande d’iconoclastes souhaitent ouvertement la décroissance économique. Et toute une, svp!

Serge Mongeau et Julien Lamarche, deux membres fondateurs du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale – l’un est figure de proue de la simplicité volontaire et l’autre étudiant à la maîtrise en lettres –, soutiennent qu’une planète aux ressources limitées ne peut engendrer une croissance économique éternelle. Un jour ou l’autre, croient-ils, il faudra bien se restreindre et cesser de s’enrichir, individuellement et collectivement.
Près de 20 ans après la chute du mur de Berlin, le capitalisme vient de se trouver un nouvel ennemi idéologique : la décroissance conviviale. Grâce à elle, vous pourriez partager une piscine avec vos voisins, qui vous prêteront leur scie circulaire pour aménager la chambre de pépère, sorti du CHSLD depuis que vous avez obtenu la semaine de travail de 20 heures. Moins productive, cette société aurait aussi moins d’argent à consacrer à la santé. Pas grave : la diminution de la pollution et la fin de la malbouffe compenseraient largement.
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Les masses adopteront-elles leur utopie? Pas tout de suite, reconnaissent les deux interviewés.
Q › Qu’est-ce que la décroissance conviviale?
R › Serge Mongeau (S. M.) : La décroissance conviviale vise à répondre aux besoins de tout le monde tout en respectant les limites de la planète. Nous vivons actuellement une crise écologique évidente, mais le Canada ne fait rien de significatif à ce sujet : Ottawa incite à acheter des ampoules fluocompactes, mais il encourage l’exploitation des sables bitumineux en Alberta! Nous ne suggérons pas de retourner vivre dans le bois; de toute façon, il n’y aurait pas assez de place pour tout le monde. Nous souhaitons construire une société équitable, basée sur le partage et la consommation de produits locaux. Et éviter le gaspillage.
Q › Concrètement, à quoi ressemblerait la décroissance?
R › S. M. : Le Canada, par exemple, importe des biscuits européens fabriqués avec du blé canadien. On pourrait très bien fabriquer ces biscuits ici, et éviter la consommation d’énergie pour les importer au pays. L’été, quand on survole la grande région de Montréal, on voit une piscine dans chaque cour, mais personne qui s’y baigne! Nous pourrions construire une piscine pour plusieurs résidences, voire tout un pâté de maisons. Cela coûterait moins cher en matériaux, en eau et en terrain. Ça favoriserait aussi les contacts entre voisins. Nous pourrions faire la même chose avec nos tondeuses, nos laveuses ou nos outils de jardinage.
Q › Mais nous n’avons pas toujours envie de nous baigner avec nos voisins, ou de leur emprunter leur tondeuse!
R › S. M. : Nous sommes habitués à une consommation individualisée. Chacun est dans sa bulle. Nous avons oublié que nous sommes des êtres sociaux et que nous avons besoin des autres. Nous n’osons plus demander un service, de peur de déranger, alors que les autres sont souvent contents de nous aider et de se sentir utiles.
Q › Qu’entendez-vous au juste par décroissance «conviviale»?
R › Julien Lamarche (J. L.) : Une décroissance «non conviviale», c’est une récession. Alors que l’activité économique ralentit et que le chômage augmente, chacun souhaite toujours travailler 40 heures par semaine. La décroissance conviviale favorise l’émancipation personnelle en remettant en cause les structures du capitalisme. Elle réduirait le temps de travail à 20 ou 30 heures par semaine, ce qui nous permettrait de consacrer plus de temps à nos loisirs ou à nos proches.
S. M. : Cela ferait de nous des personnes plus complètes en nous donnant plus de temps pour faire des choses en dehors du travail, comme cuisiner, réparer nos appareils électroménagers ou jardiner.
Q › La France a réduit le temps de travail, mais cela n’a pas eu d’effet marqué sur les taux de chômage.
R › S. M. : C’est parce qu’ils sont seulement passés de 40 à 35 heures et n’ont pas complètement interdit les heures supplémentaires. Les patrons, plutôt que d’engager davantage de personnes, ont simplement demandé aux employés sur place de travailler plus fort.
Q › Est-ce logique de parler de décroissance lorsque nous manquons d’argent pour nous payer des services de santé de qualité?
R › J. L. : Les grands progrès en matière de santé sont surtout dus à une meilleure hygiène et à une meilleure nutrition. Comparativement à l’achat d’équipements médicaux dernier cri, cela ne coûte pas très cher. De même, bien des maladies sont dues à la cigarette ou au manque d’exercice. Régler ces problèmes demande relativement peu de ressources. C’est vrai que, en situation de décroissance, nous aurons moins d’argent pour nous soigner. Mais en diminuant la pollution industrielle grâce à la décroissance conviviale, il y a de bonnes chances que nous soyons moins malades.
Q › Quelle est la différence entre la simplicité volontaire et la décroissance?
R › S. M. La simplicité volontaire, c’est un choix individuel que font certains de vivre mieux avec moins. La décroissance, c’est une volonté commune de créer des infrastructures pour que ce choix soit plus facile à faire. Par exemple, il faut décider collectivement de développer les transports en commun pour que chacun puisse se passer de sa voiture.
Q › Pourquoi faut-il décroître? Le développement durable ou la croissance zéro ne suffisent-ils pas?
R › S. M. : Le développement durable veut que même des pays surdéveloppés aient une économie en croissance. Bref, qu’ils utilisent toujours plus de matériaux et d’énergie, et génèrent toujours plus de pollution. Or, on consomme déjà trop de ressources. À l’heure actuelle, si tout le monde vivait comme les Canadiens, il nous faudrait six planètes Terre! Il ne suffit pas de ralentir la machine, il faut la changer.
J. L. : Nous ne sommes pas plus avancés si nous recyclons tout en consommant deux fois plus de papier recyclé! Recycler exige des ressources, notamment énergétiques, en plus d’être une activité polluante.
Q › Les innovations technologiques ne sont-elles pas la solution? Nous découvrons toujours de nouvelles façons de produire plus avec moins.
R › J. L. : Ces innovations technologiques existent dans une économie de marché. Cela produit ce que nous appelons l’effet rebond. Par exemple, les voitures d’aujourd’hui consomment moins d’essence qu’avant. Mais nous n’achetons pas moins d’essence pour autant! Puisque cela nous coûte moins cher au kilomètre, nous faisons de plus longues distances, et la pollution atmosphérique augmente. Les nouvelles technologies permettent aussi de fabriquer des voitures moins chères. Pourtant, l’environnement n’y gagne pas, puisque nous dépensons les économies ainsi réalisées en achetant d’autres biens de consommation tout aussi polluants.
S. M. : Souvent, les améliorations technologiques ne font que déplacer le problème. L’éthanol à base de maïs, par exemple, est supposé être un carburant écologique, mais sa production demande beaucoup de ressources, dont des engrais. Quant aux voitures, écologiques ou non, un cinquième de l’énergie qu’elles utilisent sert à leur construction et à leur mise au rebut.
Q › Les Québécois sont-ils prêts à adopter la décroissance?
R › S. M. : Non, puisque plusieurs croient que la société de consommation est un paradis. C’est vrai que nous sommes bien, ici, comparativement à des pays comme Haïti. Mais pour consommer comme nous le faisons, il faut avoir beaucoup d’argent et, donc, travailler beaucoup. Cela engendre du stress et nuit aux rapports humains, des effets qui, à leur tour, créent des dépressions, des tensions sociales et des divorces. Bref, même gavés de produits, nous ne sommes pas toujours heureux!
Q › Comment mettre la décroissance «conviviale» en pratique?
R › J. L. : La décroissance est une idée très nouvelle. Y réfléchir et voir comment elle pourrait s’appliquer est déjà un grand pas. Pour la mettre en pratique, les travailleurs peuvent se regrouper et demander à leur employeur de leur permettre de travailler moins d’heures par semaine. Évidemment, ce ne sont pas tous les patrons qui seront d’accord. C’est pourquoi la décroissance requiert une action politique commune. Ce n’est pas suffisant de choisir individuellement de vivre mieux avec moins, comme le font les partisans de la simplicité volontaire.
Q › Est-ce que les pays en voie de développement peuvent tourner le dos à la croissance?
R › J. L. : Nous associons à tort le développement et la croissance économique : le développement passe aussi par l’alphabétisation, la protection contre le sida ou l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est sûr qu’il faut des ressources pour bâtir des écoles ou fabriquer des condoms, mais beaucoup moins que pour développer les industries lourdes. En outre, cette croissance n’a pas besoin d’être capitaliste : elle peut répondre aux besoins d’une population sans chercher à accroître toujours davantage ses profits. Par ailleurs, il y a certains aspects du développement économique dont les habitants du tiers-monde ne veulent pas. Par exemple, plusieurs sont choqués que nous placions nos personnes âgées dans des centres spécialisés. Or, cela aussi est dû à la croissance : quand nous travaillons 40 heures par semaine, nous ne pouvons pas aussi nous occuper de nos vieux parents!