Les filles détrônent les gars à l’école et pourraient changer à jamais le visage du marché du travail. Mais le girl power n’est pas à nos portes, tempèrent des spécialistes.

L’évocation d’une éventuelle «domination féminine» fait sursauter l’historienne Micheline Dumont, coauteure de l’Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles (avec le collectif Clio, Éditions du Jour, 1982 et 1992). Selon elle, ce n’est pas demain la veille que les femmes dicteront la loi, car la société québécoise reste «profondément patriarcale».
«D’abord, la grande majorité des femmes actives au Québec ne sont ni avocates ni médecins : elles travaillent à petit salaire comme vendeuses, secrétaires ou préposées aux bénéficiaires, et dépendent de leur conjoint pour avoir un revenu familial décent, dit-elle. Et on trouve ça normal! Mais quand un homme gagne moins que sa femme, les médias lui consacrent un article.»
Vrai que les femmes sont encore victimes d’inégalités en emploi, constate Martine D’Amours, sociologue et professeure au Département des relations industrielles de l’Université Laval. Les ouvrières comme les professionnelles. «La Loi sur l’équité salariale a permis de réparer des injustices depuis son adoption il y a 10 ans, mais jusqu’à présent, seule une moitié des entreprises ont réajusté le salaire de leurs travailleuses. À scolarité égale, les femmes continuent d’être moins bien payées que les hommes.»
Bref, l’égalité des chances entre les sexes sur les bancs de l’école ne se transforme pas automatiquement en égalité des chances au boulot, selon Micheline Dumont. «Les femmes ont beau s’imposer en nombre sur le marché de l’emploi, il reste que la structure, les horaires et les exigences des entreprises ont été conçus par et pour des hommes.»
Fanie Pelletier, avocate depuis 10 ans et conseillère à l’équité au Barreau du Québec, patauge depuis plusieurs mois dans des études portant sur les inégalités de traitement entre avocats et avocates. Le portrait n’est pas reluisant : «Le milieu du droit est encore un old boys club difficile à pénétrer.»
Malgré la progression fulgurante des femmes dans le métier depuis 20 ans – elles représentent 50 % des membres du Barreau et sont majoritaires dans les facultés de droit –, encore peu ont accès à des positions clés. Ainsi, au Québec, seulement 19 % des associés dans les cabinets privés sont des femmes.
Le cas classique : pendant que le patron fait faire de la recherche à la bibliothèque à la jeune avocate récemment embauchée, il emmène le jeune avocat rencontrer les clients importants et lui confie déjà des dossiers qui lui donneront de la visibilité. «D’entrée de jeu, il y a une sexualisation des rôles qui nuit à l’avancement de la femme.»
La conseillère en équité s’inquiète aussi de voir que l’âge moyen des femmes abandonnant la pratique du droit est de 45 ans. «Bon nombre sont à peine au début de la trentaine», dit Fanie Pelletier. Elle croit que les responsabilités familiales et domestiques, qui reposent encore largement sur les épaules des femmes, ont pu influencer leur décision.
Les recherches de Martine D’Amours vont d’ailleurs dans ce sens. «J’ai interviewé des avocates brillantes qui auraient pu être associées dans de grands cabinets, mais qui avaient choisi des pratiques moins payantes et dont l’horaire était moins exigeant pour consacrer plus de temps à leur famille [à l’aide juridique et dans les ministères, par exemple].»
Cette tendance à sacrifier argent et prestige s’observe aussi chez les femmes médecins, qui sont deux fois plus nombreuses que les hommes à renoncer à une part de leur revenu pour travailler à temps partiel, histoire de s’occuper des petits.
De plus, elles sont sous-représentées dans les organismes professionnels du domaine de la santé, à la tête des départements hospitaliers et dans le milieu scolaire, révélait une étude publiée en novembre 2007 par l’Association médicale du Québec. Parce que le pouvoir les intéresse moins, disent certains. Parce qu’elles sont trop prises par les obligations familiales, disent d’autres.
![]() |