
La manœuvre crée un effet de panique qui pousse les petits investisseurs à vendre à toute vitesse. L’action plonge, et les gestionnaires de hedge funds rachètent – cette fois, pour vrai – l’action à rabais. Les entreprises dont l’action fait l’objet d’une telle attaque peuvent perdre beaucoup de plumes au passage. Elles risquent notamment d’éprouver de la difficulté à financer leurs projets d’investissement, empêchant la création d’emplois.
Les transactions des gestionnaires de hedge funds ne mènent pas qu’à la volatilité du cours des actions. Des mécanismes semblables peuvent être utilisés pour jouer sur la valeur du baril de pétrole, ou sur le prix d’une tonne de papier journal ou du lingot d’or.
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Au printemps 2006, Brian Hunter, un gestionnaire de hedge fund de Calgary, a fait la manchette en pariant que la prochaine saison des ouragans serait particulièrement aiguë dans le golfe du Mexique. Selon ses dires, plusieurs plateformes gazières allaient interrompre leur production et le prix du gaz naturel allait s’envoler.
Dès qu’un premier ouragan s’est pointé dans la mer des Caraïbes, au mois de septembre, Hunter a acheté pour des milliards de dollars de futures (voir lexique). Il s’agissait de contrats selon lesquels il s’engageait à acheter du gaz naturel à un prix plus élevé que le prix courant, au mois de décembre suivant. En réaction à la transaction, la valeur du gaz sur le marché s’est mise à monter tranquillement, même si aucune plateforme n’avait encore été touchée. Hunter espérait que le prix allait monter au point qu’il pourrait revendre ses contrats à prix supérieur.
Cette fois, la tactique a échoué. Aucun ouragan n’a atteint le golfe du Mexique. Le prix du gaz naturel est redescendu : Hunter a fait perdre des milliards à ses investisseurs. La Caisse de dépôt a laissé quelque 60 millions de dollars dans cette aventure. La firme américaine Amaranth Advisors, qui avait recours aux services de Hunter, a fermé ses portes. Depuis, le Canadien a lancé Solengo Capital Advisors, une autre firme spécialisée dans la gestion de hedge funds.
«Ce genre de jeu spéculatif a un impact direct sur la valeur des matières premières sur les marchés, fait valoir Éric Pineault. Or, il est difficile pour une papetière de savoir quel salaire elle peut verser à ses employés aujourd’hui quand elle ignore combien se vendra la pâte dans un mois. Même si la demande est bonne, le prix de vente de son produit peut baisser.»
Pendant qu’ils jouent avec l’avenir des travailleurs, les gestionnaires de hedge funds passent à la caisse. En 2006, la rémunération moyenne des 25 gestionnaires aux commandes des plus grands hedge funds de la planète atteignait les 570 millions de dollars.
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Las de voir les investisseurs faire des profits sur le dos de leur entreprise, plusieurs PDG se sont joints à la fête et ont sauté dans l’arène de la spéculation.
Juste avant l’effondrement d’Enron et de Nortel, flairant la menace, les grands patrons de ces entreprises ont exercé leurs options d’achat d’actions (stock options) et encaissé des dizaines de millions de dollars. Quelques semaines plus tard, ils allaient mettre des milliers d’employés à la rue.
Chaque année, Éric Pineault s’amuse à décortiquer les salaires des 100 PDG les mieux payés au pays, classés par le Globe and Mail. «Le PDG de la chaîne de dépanneurs Couche-Tard, Alain Bouchard, se classait au 12e rang en 2004 avec près de 12 millions de dollars. Là-dessus, seulement 600 000 dollars représentent son salaire de base. Dix millions proviennent des options d’achat qu’il a exercées. Le reste, c’est une prime à la performance.»
En attribuant des options d’achat à son PDG, une entreprise lui accorde le droit d’acheter des actions de la compagnie dans le futur, à un prix fixé à l’avance. Le bénéficiaire ne peut pas perdre. Si le prix monte en flèche, il pourra emprunter pour acheter un bloc d’actions au prix convenu, puis les revendre aussitôt au prix courant. Il empochera un profit dodu au passage. À l’inverse, si l’action perd de la valeur, il n’exercera pas son option d’achat. Il ne partage donc pas les risques des actionnaires et peut, plus librement, poser des gestes téméraires pour faire monter le cours de son titre.
Les plus avides ne se gênent pas pour tronquer les dépenses, dont la masse salariale, de façon à faire mousser les profits à court terme et à envoyer aux investisseurs l’image d’une bonne gestion. Ils laissent de côté le développement de nouveaux produits et de nouveaux marchés ou les projets de modernisation qui permettraient de consolider l’entreprise, mais dont les fruits se feraient attendre quelques années.
«Les options d’achat enferment les dirigeants dans une logique à court terme, déplore Éric Pineault. Si on voulait vraiment favoriser la croissance à long terme de l’entreprise, on attribuerait aux dirigeants des actions qu’ils devraient garder pendant 5 ou 10 ans. Mais c’est tout le contraire. Et ça fait l’affaire des courtiers : plus les titres changent de mains, plus ils encaissent de commissions!»
Pour Yves Michaud, président du Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (MEDAC), les options d’achat ne sont rien de moins qu’un facteur de corrosion, à l’origine de la multiplication des scandales financiers. «Les PDG sont des touristes de passage à qui l’on paie des sommes himalayennes, sous prétexte qu’ils sont de grands gestionnaires, fait valoir le “Robin des banques”. Les employés qui travaillent au sein d’une entreprise pendant 30 ou 40 ans contribuent davantage à son succès qu’un dirigeant qui est là pendant trois ou quatre ans et qui s’en va avec 30 ou 40 millions.»
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Vous détenez dans votre portefeuille 1 000 actions, évaluées chacune à 61 dollars. Presque du jour au lendemain, un colosse débarque et vous offre de les acheter à 101 dollars. Vous faites quoi?
Les actionnaires d’Alcan n’ont pas hésité. Au mois de juillet dernier, ils ont vendu la totalité de leurs actions au géant minier Rio Tinto, pour une valeur totale de 38,1 milliards de dollars. En moins de temps qu’il n’en faut pour dire «bye-bye», un fleuron de l’industrie québécoise est passé aux mains de la multinationale australo-britannique.