«En soi, la spéculation n’est pas nécessairement une mauvaise chose, signale Daniel Weinstock, de l’Université de Montréal. Des investisseurs qui croient à un projet et qui sont prêts à mettre de l’argent pour le développer, il en faut.» S’ils sont plusieurs à y croire, l’action monte et tout le monde est content. Jusqu’ici, tout va bien.
Le problème survient lorsque d’autres, flairant la bonne affaire, ne tiennent plus compte de la capacité réelle de la compagnie à générer des profits dans le futur. «Ils ne regardent que la croissance passée du titre, dit François Rebello. Si leur voisin a fait du 20 % l’an dernier, ils croient pouvoir en faire autant. Comme des moutons, ils achètent. L’action monte, à un point tel que sa valeur devient complètement déconnectée de la valeur de l’entreprise.»
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À l’été 2000, des investisseurs ont poussé l’action de Nortel jusqu’à un sommet stratosphérique de 124,50 $ (elle valait 10 dollars en 1996). «Il aurait fallu que les profits de la compagnie soient équivalents au PIB du Canada entier pour refléter la valeur de l’action, illustre François Rebello. Bien des gestionnaires de portefeuilles le savaient, mais achetaient quand même le titre. S’ils vendaient pendant que la bulle continuait à gonfler, ils risquaient de se faire reprocher par leurs clients d’avoir manqué le bateau.» Les plus futés ont vendu juste à temps. «Il y a une inégalité flagrante dans le partage de l’information en finance, souligne Daniel Weinstock. Ceux qui sont en haut voient bien que la bulle ne peut plus gonfler. Ils retirent leurs jetons. Leur décision est la punaise qui fait éclater la bulle.»
Celle de Nortel a explosé sur les petits actionnaires, toujours les derniers à vendre, et les employés. La valeur de l’action a plongé sous la barre de 1 dollar en octobre 2002. Privé des capitaux qui étaient jusqu’alors tombés du ciel, Nortel a procédé à une restructuration massive. Le nombre d’employés est passé de 94 500 à 32 500. Pour les nouveaux chômeurs, le choc s’est avéré doublement douloureux : plusieurs avaient reçu une part de leur salaire en actions de la compagnie.
Après l’éclatement de la bulle techno, bien des investisseurs sont devenus frileux sur le marché de la Bourse, hésitant à investir dans des entreprises qui avaient un réel potentiel de croissance. On peut imaginer que des milliers d’emplois auraient peut-être été créés sans cette peur démesurée.
Du côté de Nortel, la débâcle n’est pas terminée. Fin février 2008, la compagnie a annoncé qu’elle supprimait 2 100 emplois et que 1 000 autres seront déplacés. L’entreprise n’est qu’à mi-chemin de son plan de restructuration. L’histoire d’amour avec les actionnaires a été de courte durée. Le calvaire des employés, lui, n’est pas terminé.
«L’Amérique du Nord risque d’entrer en récession à cause de ces bulles, colère Michel Nadeau. Pourtant, les travailleurs ont été très raisonnables dans leurs demandes salariales. Les gouvernements n’ont pas abusé des déficits et les entreprises n’ont pas gonflé les prix de façon abusive. Bref, les grands intervenants économiques se sont bien comportés. Tout cela a été foutu en l’air à cause de la cupidité de quelques financiers qui ont voulu empocher de gros bonis à court terme.»
Lexique
Produit dérivé : produit financier dont la valeur dépend du prix ou des fluctuations du prix d’un autre produit, qu’on appelle «sous-jacent». Ces produits sous-jacents peuvent être des actions, des indices boursiers, des taux d’intérêt, des devises ou des marchandises.
Vente à découvert : ordre de vente passé par un investisseur qui ne possède pas encore les titres dans son portefeuille.
Future : contrat à terme selon lequel un investisseur s’engage à acheter ou à vendre une quantité déterminée d’un produit, à une date et à une valeur déterminées à l’avance. Les futures sont largement utilisés sur le marché des produits dérivés (voir ci-dessus).
Papier commercial adossé à des actifs (PCAA) : placement à court terme dans des titres adossés à un éventail d’actifs comme des prêts hypothécaires, des prêts automobiles et des créances liées à des cartes de crédit.
Subprime : terme court pour «subprime loan». Il s’agit d’un prêt à haut risque. Il est avancé à un emprunteur qui n’offre pas les garanties suffisantes pour bénéficier du taux d’intérêt le plus avantageux (prime rate).