À cette lourde charge de travail et à la crise du revenu s’ajoute un ratio d’endettement sans précédent chez les agriculteurs : 32 %. À titre de comparaison, ce ratio est de 11 % aux États-Unis et de 20 % en Ontario. En moyenne, les fermes québécoises doivent 371 000 $ à la banque, une augmentation spectaculaire par rapport à 1996, où la dette moyenne s’élevait à 135 000 $.
Ce niveau d’endettement traduit surtout la volonté des agriculteurs d’être plus compétitifs, mondialisation oblige : «Aujourd’hui, les fermiers québécois – surtout ceux qui produisent de la viande et des céréales – sont en concurrence avec le monde entier, explique Michel Morisset, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval. Une situation attribuable à la décision du gouvernement canadien d’ouvrir graduellement ses frontières depuis les années 1980.»
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Pour résister à cette concurrence musclée, les fermiers s’équipent à la fine pointe de la technologie, achètent de la terre, grossissent leur cheptel, se font construire d’autres bâtiments. Parfois à coup de millions.
L’endettement n’épargne pas les fermiers moins exposés à la concurrence mondiale – c’est-à-dire ceux dont la production est soumise à la gestion de l’offre (voir encadré), comme les producteurs de lait, d’œufs et de volaille.
C’est qu’en agriculture, peu importe le type de production, il faut investir massivement pour générer du profit. Jusqu’à sept dollars pour se mettre un dollar dans les poches. Pour une usine ou un commerce, il en faut entre 1,50 $ et 3,75 $.
Sébastien Proulx, un producteur de lait de 30 ans ayant repris la ferme familiale à Mirabel, supporte une dette de 1,3 million de dollars, bientôt 2 millions, en comptant la terre qu’il est sur le point d’acquérir. «Pour augmenter la rentabilité de l’entreprise, j’ai acheté 23 kilolitres de quota de lait. À 28 000 $ le kilo, ça monte vite!»
De 1997 à 2003, le secteur agricole a été marqué par une vague d’expansionnisme, observe Pierrette Desrosiers. «Des agriculteurs rachetaient d’autres fermes, encouragés par les institutions financières dont l’objectif est de faire des prêts.» «Les politiques et les programmes d'aide financière des gouvernements sont structurés de telle sorte que l’agriculteur a tout intérêt à augmenter la taille de son entreprise s’il veut en bénéficier au maximum, explique Claire Bolduc, présidente de Solidarité rurale du Québec. Plus un fermier a un volume de production important, plus il a droit aux aides gouvernementales de stabilisation du revenu, par exemple.»
C’est sans compter les normes environnementales et sanitaires de plus en plus sévères, qui, toutes valeureuses soient-elles, entraînent des coûts pour les fermiers forcés de s’y plier. «Le gouvernement demande maintenant aux producteurs de construire des fosses à fumier, raconte Sébastien Proulx. Ça va me coûter 100 000 $ cet été… Mes affaires ont intérêt à rouler!» admet ce père de quatre enfants.
«Le hic, c’est qu’on n’est pas tous faits pour chausser les patins de Wayne Gretzky, observe Pierrette Desrosiers. Je voyais tous ces fermiers embrasser le modèle de la grande entreprise performante sans avoir forcément les compétences techniques pour la gérer, s’endetter jusqu’au cou, travailler comme des fous pour rembourser leurs prêts, gérer des employés alors qu’ils avaient toujours travaillé seuls, et je disais : "Ça va sauter."»
L’an dernier, le beau-père de Jeanne Gosselin, un important producteur laitier de Pont-Rouge, près de Québec, s’est pendu dans l’étable. Il avait 68 ans. «À l’époque, il était en train de transférer sa ferme à mon beau-frère, tout en menant de front la construction d’une chambre à lait et d’une lagune, raconte l’agronome. Ça générait des coûts élevés et beaucoup de paperasses. La veille de sa mort, il pleurait dans la cuisine en disant à mon beau-frère : "On ne passera jamais au travers."»
Pour certains agriculteurs, se donner la mort est un «sacrifice» au nom de leur famille, remarque la chercheuse Ginette Lafleur. «Ils se disent que grâce à l’argent de leur assurance vie, leurs proches seront enfin libérés de toutes les dettes.» «Les fermiers ont un sens de l’honneur particulier», constate Maria Labrecque Duschesneau, intervenante sociale et fondatrice de l’organisme communautaire Au cœur des familles agricoles, à Marieville. «Souvent, leur entreprise agricole et leur maison appartiennent à leur famille depuis plusieurs générations. Ils se sentent responsables de la survie du patrimoine familial. Quand surviennent de graves difficultés financières, certains préfèrent se donner la mort que subir l’humiliation de tout perdre.»
Du blé et du foin
• Le tiers des 30 000 fermes du Québec encaissent 80 % des recettes agricoles.
• Quatre fermes sur 10 rapportent moins de 100 000 $ par année.
• Le tiers des entreprises agricoles n’arrivent pas à couvrir leurs dépenses.
• La production laitière est la principale spécialité agricole du Québec; elle récolte 35 % des revenus totaux en agriculture. En deuxième place, loin derrière, vient le porc avec 16 % des revenus totaux.
• Le revenu total moyen des familles agricoles québécoises était de 69 577 $ en 2004, mais 62 % de ce revenu est produit à l’extérieur de l’agriculture!
Source : Rapport de la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois.