Durement éprouvés par les soucis d’argent, les agriculteurs font aussi face à la débâcle de leur statut social en raison des difficultés de cohabitation (les odeurs de fumier qui perturbent les voisins, par exemple) et des problèmes environnementaux liés à l’utilisation des pesticides et à la surexploitation des sols, notamment.
«La population nous perçoit comme des ignorants à chemise à carreaux, tout juste bons à pelleter de la shnoute!» regrette Simon Séguin, producteur de lait diplômé à la fois en génie mécanique et en agriculture.
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Les agriculteurs éprouvent le sentiment que leur labeur n’est pas apprécié par la société, confirme Maria Labrecque Duschesneau. «Dans les médias, on parle d’eux comme étant les pires pollueurs et ça leur fait mal au cœur.»
«Récemment, une agricultrice me disait qu’elle était gênée de sortir de chez elle, rapporte Diane Parent, professeure au Département des sciences animales de l’Université Laval. Tandis qu’une autre me racontait que ses enfants font rire d’eux à l’école.»
L’étude de Ginette Lafleur sur la santé psychologique des agriculteurs révèle que près des trois quarts des producteurs de porcs et du tiers des producteurs de lait souffrent du manque de reconnaissance de la population à leur endroit. Certains ont écrit à la chercheuse qu’ils avaient le sentiment d’être perçus comme des «gens dégueulasses»; l’un d’eux a même avoué que «si ça continu[ait], c’est [sa] santé, [sa] vie qui [allait] se jouer pour garder des cochons».
«Il est vrai que certaines pratiques en agriculture sont nocives pour l’environnement et doivent être corrigées, soutient Diane Parent, mais il est injuste que les fermiers soient les seuls à en porter l’odieux. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les politiques mises en place par le gouvernement les ont incités à intensifier leur production pour répondre aux besoins croissants des consommateurs (voir Le diable est aux vaches). En fin de compte, tout le monde participe aux problèmes actuels.»
Maria Labrecque Duschesneau est bien d’accord. «J’ai vu des gens brandir des pancartes contre les porcheries alors qu’ils arrosaient leur terrain avec des pesticides pour éliminer les pissenlits!» déplore-t-elle.
En dépit de la mauvaise presse dont elles sont parfois victimes, du niveau de stress élevé, de leurs revenus très modestes et de leur charge de travail colossale, il reste que 58 918 personnes choisissent de travailler dans le secteur agricole au Québec.
Certains abandonnent même des carrières payantes et prestigieuses pour la fourche et les bottes à jambe…
«Pour beaucoup d’agriculteurs, le rapport à la terre est purement émotif, irrationnel. Leur entreprise fait partie de leur identité, explique Pierrette Desrosiers, au point où certains ont le sentiment que la vie s’arrête au-delà de leur ferme. On peut endurer bien des misères quand on est dans cet état d’esprit.»
Simon Séguin et Lynn Lecompte ont hésité avant de prendre le relais de la production laitière du père de Simon, sachant à quel point pareille vocation est exigeante. Aujourd’hui, malgré les journées éreintantes et une vie sociale en veilleuse – les sorties sont rares, les week-ends de congé inexistants et à 21 h, tout le monde est couché! –, ils ne regrettent rien.
«Être son propre patron est très gratifiant, dit Lynn. Mais ce qui nous tient par-dessus tout, c’est l’amour de nos vaches!» Les 80 bêtes ont d’ailleurs chacune leur nom, et leurs heureux propriétaires les reconnaissent entre elles sans problème. «L’an dernier, nous sommes partis quatre jours en vacances. À notre retour, aussitôt la voiture garée, nous avons couru jusqu’à l’étable pour dire bonjour aux vaches! Ce sont nos filles.»
Quant à Éric Proulx, petit-fils de fermier, construire la chèvrerie ne relevait pas du rêve, mais de l’impératif. «C’était inscrit dans mes gènes.» Même si les revers qu’il a connus l’ont parfois entraîné dans le désarroi, pas question d’abandonner.
À côté des bâtiments, au sommet d’un pin blanc, l’artisan fromager a d’ailleurs hissé le drapeau des Patriotes, dont les combats lui inspirent «courage, ténacité, solidarité et vision». Car en luttant pour maintenir son entreprise debout, il lutte aussi, dit-il, pour l’avenir de ceux qui veulent encore vivre décemment de la terre. «C’est ma mission! Je le fais pour moi, pour les régions, pour le bien commun.»