Deux fermes par jour sont démantelées depuis 10 ans. Beaucoup d’agriculteurs ne survivent que grâce aux subventions gouvernementales. La relève se fait trop rare pour maintenir en vie les 30 000 entreprises agricoles qui restent. Les jours de l’agriculture québécoise sont-ils comptés?

L’idée le chicotait depuis deux ans, mais cette fois, c’est coulé dans le béton : Éric Brûlé dira adieu à ses 40 vaches adorées d’ici la fin de l’été. «Je n’en pouvais plus de travailler sans relâche juste pour payer les factures», dit l’agriculteur de 40 ans, à la tête d’une ferme laitière appartenant à sa famille depuis trois générations, à Rigaud.
Pas assez riche pour se payer un employé, sans espoir de relève, il a abdiqué : «Seuls les propriétaires de grosses fermes de 300 vaches ont les moyens d’embaucher, d’assumer la hausse du prix des intrants [diesel, moulée, engrais, etc.] et d’acheter des quotas de lait pour augmenter leur revenu.»
Depuis 10 ans, deux fermiers par jour abandonnent veaux, vaches, cochons, faute de relève, d’argent et d’énergie pour survivre dans un marché férocement compétitif.
Dans une autre décennie, la moitié des 30 000 fermes québécoises encore en activité aura disparu, selon la Coop fédérée, un organisme qui promeut le réseautage entre producteurs agricoles.
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D’abord, la relève est absente. Les moins de 40 ans ne représentent que 15 % des agriculteurs! Pour maintenir le nombre de fermes à son niveau actuel, il faudrait que 1 100 fermiers s’établissent chaque année, alors qu’ils sont seulement 700 à tenter l’aventure.
Faute de moyens, souvent : la valeur moyenne d’une ferme est de 1,4 million de dollars aujourd’hui, alors qu’elle était de 300 000 dollars il y a 20 ans! À moins d’hériter de l’entreprise familiale ou d’être riche comme Crésus, meilleure chance la prochaine fois.
«Si le système agricole ne change pas, je fais sans doute partie de la dernière génération d’agriculteurs, estime Éric Proulx, artisan fromager à Saint-Raymond de Portneuf. Bientôt, les multinationales de l’agroalimentaire auront la mainmise sur les clés de notre garde-manger!»
Un scénario auquel se rallie Michel Morisset, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval. «Les petites fermes traditionnelles continueront leur déclin, incapables de faire face à la libéralisation des marchés», prévoit-il. Bien que les gros producteurs agricoles puissent aussi s’effondrer (voir Champs de bataille), les petites fermes familiales traditionnelles sont particulièrement vulnérables dans ce contexte.
Pour affronter la concurrence mondiale, les agriculteurs sont contraints d’accroître leur productivité. Ce qui implique, dans bien des cas, l’achat de technologies onéreuses ainsi que l’augmentation de la taille des cheptels et des superficies cultivables. Ceux qui n’ont pas les reins assez solides se retirent du jeu, rachetés par plus gros qu’eux. «Il est impossible de faire marche arrière pour revenir au modèle d’antan, soit la bonne vieille ferme de rang : les mouvements économiques dictent les règles du jeu», soutient M. Morisset.
Pourtant, une forte proportion des agriculteurs tient mordicus à la ferme familiale «à dimension humaine», comme le souligne le rapport de la commission Pronovost sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, rendu public en février 2008.
C’est aussi le cas d’Éric Proulx, qui croit à la nécessité de maintenir en vie les entreprises agricoles de petite et moyenne taille.
«Elles jouent un rôle essentiel dans la santé économique des régions. Elles maintiennent des milliers d’emplois. Je trais 60 000 litres de lait de chèvre avec trois personnes. À côté d’ici, Saputo en trait 50 fois plus avec 10 employés seulement! Sans les fermiers, bien des commerces du voisinage [meuneries, quincailleries, transporteurs routiers] auraient du mal à survivre, puisqu’ils y dépensent en moyenne entre 100 000 et 150 000 $ par année.»
Les fermes familiales contribuent aussi à faire vivre le tourisme champêtre, poursuit-il. «Les gens ne viennent pas en région pour admirer le cul des épinettes, mais pour voir les champs, les maisons ancestrales, les beaux bâtiments agricoles! Ça fait partie de notre identité québécoise.»
L’artisan fromager ne manque pas d’idées pour redonner du souffle aux fermes de petite et moyenne taille éprouvées par la course à la concurrence. Sa solution : les réunir en réseau à travers le Québec. Partageant main-d’œuvre, machinerie, distribution et autres services pour amortir les coûts, elles se spécialiseraient surtout dans les produits du terroir, voire d’appellation contrôlée à haute valeur ajoutée.
«Sans exclure les fermes industrielles, il faut faire de ce réseau d’entreprises agricoles familiales le noyau dur de l’agriculture québécoise», affirme Éric Proulx.
Champs de bataille
Les grandes entreprises agricoles ne sont pas à l’abri du naufrage. «Si le système de la gestion de l’offre tombait, ce serait la catastrophe», admet Denis Bilodeau, deuxième vice-président principal de l’Union des producteurs agricoles.
Pour le moment, les productions protégées par ce système – le lait, la volaille, les œufs – se portent assez bien. Mais l’Organisation mondiale du commerce exerce une forte pression auprès du Canada pour qu’il ouvre davantage ses frontières à l’importation de denrées agricoles étrangères, notamment les produits laitiers. Un carton de deux litres de lait d’Argentine à 1,50 $ pourrait causer bien du tort à son rival québécois à 3 $!
Des producteurs exclus de la gestion de l’offre et en concurrence avec d’autres pays producteurs, comme les éleveurs porcins, ne seraient plus en affaire si ce n’était de l’aide gouvernementale qu’ils reçoivent. Une aide qui a crû de 248 % depuis 25 ans.
C’est le cas d’une bonne partie des éleveurs de vaches et de veaux, qui n’auraient plus de toit au-dessus de leur tête sans les versements du Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles, remarque Jeanne Gosselin, agronome et conseillère en gestion auprès des agriculteurs. «Ce marché est maintenu en vie artificiellement par volonté politique, au nom de l’occupation du territoire et de l’autosuffisance [NDLR : principe qui veut qu’une population réponde à ses besoins alimentaires par sa propre production de denrées, sans importer].»
Ainsi, les producteurs d’agneaux, le veaux, de bouvillons et de certaines céréales (orge et blé, entre autres) reçoivent des milliards en compensation financière depuis 10 ans. En 2006 seulement, l’ensemble des producteurs a touché un milliard de dollars en aide directe. «La population ne réalise pas à quel point l’agriculture est subventionnée», dit Jean-Philippe Gervais, de la Chaire de recherche du Canada en agro-industrie et commerce international de l’Université Laval.
La Financière agricole, qui gère les programmes de soutien à l’agriculture, a un trou de un milliard de dollars dans son budget! «L’État québécois n’a plus les moyens de soutenir des politiques aussi coûteuses, dit Michel Morisset, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval. Il faut réduire la dépendance à l’aide gouvernementale, même si cela implique que les fermes moins rentables s’effondrent. Il faut accroître notre productivité; autrement, c’est toute l’agriculture québécoise qui va disparaître.»