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Dossiers chauds
Permis de tuer

Dommages collatéraux

C’est un privilège habituellement réservé aux divinités. Celui de disposer du droit de mort sur des êtres vivants. La justice des hommes se l’est accaparé et l’a codifié, limité, même humanisé. Aujourd’hui en Occident, à l’exception des États-Unis et de leurs bourreaux des couloirs de la mort, seuls les policiers, les militaires et les médecins de certains pays ont le droit de tuer. Et, par la porte d’à côté, les vétérinaires. Un droit qu’ils n’exercent pas à la légère. Parce que tuer laisse des traces indélébiles. Pour certains, revisiter ces souvenirs, c’est voyager au bout de l’enfer.

par Marie-Hélène Proulx • coordination Pierre Frisko


Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 7
août 2008


En juin dernier, Sébastien regardait une émission à la télé où il était question de meurtriers quand, soudain, des images enterrées depuis 13 ans se sont frayé un chemin jusqu’à sa conscience et l’ont forcé à faire un constat brutal. Lui aussi, il a déjà tué.

C’était en Bosnie, en 1995. Il avait 30 ans. Militaire de carrière, il y avait été déployé comme Casque bleu avec le 5e Bataillon de services de la Garnison Valcartier. Une mission de «paix» dans un pays plongé dans la folie, où les champs puaient la mort. «Il fallait ramasser les corps qui pourrissaient, c’était horrible. En plus de risquer notre vie presque à chaque pas. J’ai vu des balles passer à moins d’un pied de ma tête au moins 40 fois.»

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À trois reprises, il a été envoyé au cachot par des Serbes, où les gardiens le nourrissaient à peine, lui pissaient dessus et le battaient à coups de crosse de fusil, parfois jusqu’au semi-coma. Chaque fois, des soldats de la Deuxième force opérationnelle interarmées – les «rambos» de l’armée canadienne – sont venus le libérer in extremis, «par la porte d’en arrière».

Alors que les «rambos» le conduisaient à l’hôpital militaire, après son deuxième séjour en prison, leur camion a été attaqué par des Serbes. En principe, comme Casque bleu, il n’avait pas le droit de répliquer aux tirs, à moins d’être touché par une balle. «Sauf que je n’en pouvais plus de subir des abus et de voir des scènes sordides. J’étais enragé, rempli de haine.» Il a donc saisi l’arme d’un des militaires et lui a dit : «C’est à mon tour». «Je suis descendu du camion, je me suis caché derrière une roue et j’ai abattu cinq personnes. Dont deux gamins d’à peu près 12 ans qui nous tiraient dessus.» Puisqu’il était aux côtés de la Deuxième force opérationnelle interarmées, qui a davantage les coudées franches, il n’a pas été sanctionné.

N’empêche : il a revisité la scène en rêve des centaines de fois depuis son retour de Bosnie, en septembre 1995. «Je revoyais leurs corps exploser sous mes tirs, j’entendais les enfants crier.» Mais dans sa vie consciente, il s’ingéniait à étouffer ces horreurs. Jamais un mot soufflé à personne à ce sujet. Et trois boulots en même temps pour éviter de se ronger les sangs…

Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir souvent des accès de violence : il a déjà défoncé une voiture à coups de poing sur l’autoroute Ville-Marie parce que son conducteur, un musulman, l’avait envoyé paître. «Je suis devenu raciste, moi qui aimais tout le monde avant. Honnêtement, je me considère comme un danger pour la société». Et pour lui-même : en 13 ans, il a fait 9 tentatives de suicide. La dernière fois, en 2005, il s’est précipité dans le fleuve Saint-Laurent au volant de sa voiture.

Le vent du boulet

Depuis, Sébastien a cessé de travailler et prend un cocktail de médicaments pour se calmer. On lui a diagnostiqué un trouble de stress post-traumatique, comme 7100 autres militaires canadiens répertoriés par le ministère des Anciens combattants. Un nombre qui risque de gonfler au cours des prochaines années, en raison du conflit armé en Afghanistan. En ce moment, environ un soldat canadien sur quatre qui revient de cette zone de guerre souffre de troubles mentaux plus ou moins sévères, selon des données fournies par le ministère.

«À l’époque de Napoléon, on appelait ça “le vent du boulet” : quand la mort passe trop près d’eux, certains soldats craquent nerveusement», explique Christophe Wasinski, un politicologue de la guerre qui enseigne à l’Université Libre de Bruxelles.

Aussi, le taux de suicide chez les militaires canadiens caracole depuis le début de la mission en Afghanistan. En 2007, 36 soldats se sont suicidés, contre 16 par année en moyenne entre 1994 et 2005. Même constat du côté du Conseil psychiatrique de l’armée américaine, qui a observé une hausse de 20 % du nombre de suicides en 2007, ainsi que du nombre de tentatives de suicide et d’automutilations. Le stress vécu sur le terrain et la durée des séjours des soldats en Irak et en Afghanistan seraient en cause, selon le conseil psychiatrique.

Ces militaires désespérés n’ont pas nécessairement tous tué. Mais selon Norman Shields, psychologue à l’Hôpital Sainte-Anne pour anciens combattants, à Sainte-Anne-de-Bellevue, donner la mort est parfois un ticket pour le suicide. «Après un tel acte, certains ont du mal à se percevoir à nouveau comme une “bonne personne”. Ils se demandent comment ils ont pu en arriver là, eux qui, par exemple, faisaient du bénévolat et aidaient les gens. Cette pensée peut les déprimer au point de leur faire perdre goût à la vie.»


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