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Dommages collatéraux (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 7
août 2008

Game over

Le raffinement de l’arsenal militaire facilite aussi la tâche des soldats au moment de donner la mort. «La portée et la précision des armes modernes font en sorte qu’ils n’ont plus à affronter le regard de ceux qu’ils s’apprêtent à tuer», explique Alain de Nève, chercheur au Centre d’Études de Sécurité et de Défense de l’Institut Royal Supérieur de Défense, en Belgique.

Un exemple : le fameux drone, une sorte d’aéronef sans pilote capable de larguer des missiles sur des cibles au Pakistan, alors que celui qui le téléguide se trouve à… Tampa Bay, en Floride! D’ici 5 à 10 ans, les soldats américains seront aussi équipés d’armes à feu munies d’un petit écran plasma qui permet de voir des cibles de loin et de tirer sans se mettre à découvert. «Cette technologie vise à protéger la vie des soldats, mais aussi à éviter les affrontements directs, car le risque de figer devant l’ennemi est alors plus grand», dit Alain de Nève.

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Pour arriver à faire la guerre, il faut déshumaniser le plus possible celui qu’on veut éliminer, explique Christophe Wasinski. En faire un point sur une carte ou un écran, un élément négligeable pour lequel le soldat ne ressentira pas d’empathie. «Plus on est loin du champ de bataille, moins on entend les cris de douleur, moins on sent l’odeur des cadavres, moins on voit le sang qui coule. Comme dans les jeux vidéo.»

«D’ailleurs, au début du conflit en Irak, les recruteurs de l’armée américaine ont joué la carte de la guerre propre, distante, rapide, avec effusion de sang minimale, raconte Alain de Nève. Mais ça ne s’est pas passé comme ça sur le terrain… Beaucoup de ces jeunes soldats sont revenus traumatisés parce qu’ils n’étaient pas préparés à donner la mort.»

La mort juste

Selon Luce Des Aulniers, professeure au Département de communication sociale et publique à l’Université du Québec à Montréal, ces stratégies sont emblématiques de l’hypocrisie face à la mort qui a pris racine dans les sociétés occidentales. «Jusqu’au XVIIIe siècle, dans maintes circonstances, donner la mort avait une vertu pédagogique. Les exécutions avaient lieu sur la place publique afin que le peuple comprenne le châtiment qui les attendait en cas de désobéissance. Pour l’ordre dominant, c’était une façon d’instituer sa force. De punir ceux qui n’étaient pas de son côté.»

Aujourd’hui, l’ordre dominant continue de punir ceux qui s’écartent de lui ou ne vont pas dans le sens de ses intérêts, mais de façon plus subtile. «Par exemple, l’armée utilise un vocabulaire désincarné pour désigner les actes de violence ou pour insister sur leur pseudo-légitimité», dit-elle. Ainsi, on parle de «dommages collatéraux», de «pertes civiles», de «cibles neutralisées»…

La spécialiste regrette ces euphémismes. «Si les militaires acceptaient de parler franchement sur la place publique du fait de donner la mort, la population comprendrait mieux, peut-être, pourquoi il est parfois juste de poser ce geste, du moins à leurs yeux.»

Pour l’ex-militaire Rémi Landry, la nécessité de tuer dans certaines circonstances ne fait pas de doute. Comme le général Roméo Dallaire au Rwanda, il est resté marqué par son expérience en Bosnie, où des massacres se déroulaient chaque jour sous ses yeux sans qu’il puisse intervenir. «Je n’ai jamais tué personne, mais là-bas, je n’aurais pas hésité à me servir de mon arme si mon mandat me l’avait permis», dit-il.

En 1993, il avait été envoyé en Bosnie comme observateur dans le cadre d’une mission de surveillance pour la Communauté européenne (il a d’ailleurs témoigné au Tribunal international pénal sur l’ancienne Yougoslavie comme témoin expert).

«J’ai rêvé bien des fois de changer d’uniforme pour pouvoir combattre. La communauté internationale avait décidé de rester neutre dans ce conflit pour bien paraître, mais en n’agissant pas, on a laissé les pires crimes se commettre. Je me considère donc coupable, indirectement, de ces injustices.»

Et c’est une culpabilité probablement aussi vive que celle qui découle d’enlever une vie, croit-il. «Elle m’habite comme une vieille cicatrice. Il suffit d’une odeur, d’un paysage, d’un visage pour la raviver.»


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