Pour certains, il est la honte de la profession médicale. Pour d’autres, il est un sauveur. Le docteur Jérôme Sobel pratique bénévolement l’assistance au suicide en Suisse depuis 10 ans. Un geste de compassion qu’il dit poser en mémoire de sa grand-mère morte d’une maladie dégénérative éprouvante, et pour lequel il s’est longtemps battu avant que le Parlement suisse en reconnaisse la légitimité, en 2001. Aujourd’hui président d’Exit ADMD Suisse romande, ou l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, établie à Genève, le médecin de 55 ans témoigne ici de son expérience inusitée.

Q › Comment se déroule une assistance au suicide?
R › Quand une personne souhaite un suicide assisté, elle envoie à Exit Suisse romande une copie de son dossier médical, ainsi qu’une lettre manuscrite (ou un acte notarié si elle ne peut écrire) demandant clairement une assistance au suicide. Après avoir étudié les documents et consulté le médecin traitant du malade, je rencontre le patient chez lui. Je m’assure alors qu’il peut agir avec discernement, que sa demande est sérieuse et qu’il la réitère, et qu’il est atteint d’une maladie incurable dont l’issue est fatale ou conduira à une invalidité importante ou définitive. Je vérifie qu’aucune pression n’est exercée sur lui. Si toutes ces conditions sont remplies, j’accepte d’aider la personne à mourir. C’est elle qui fixe la date de son décès.
Au jour fixé, je me rends à son domicile et j’ai encore un entretien avec elle, au cours duquel je lui répète qu’elle peut renoncer, et que si c’était le cas, je serais très heureux qu’elle continue à vivre parmi nous. Mais si elle persiste, je lui remettrai la solution mortelle de barbituriques, qu’elle devra absorber par ses propres moyens. En Suisse, ce qu’on nomme assistance au suicide consiste à aider la personne à faire le dernier acte qui lui permettra de quitter cette vie, soit en buvant la potion, soit par une sonde gastrique ou une perfusion par voie veineuse qu’elle devra ouvrir elle-même.
| Pub. |
Ensuite, après le décès, il y a les démarches d’ordre judiciaire. Pour chaque suicide assisté, une instruction pénale est ouverte contre Exit Suisse romande. Des inspecteurs de police font leur enquête à partir des documents médicaux, des lettres écrites par le défunt et des actes notariés, des témoignages des membres de la famille ayant assisté au décès et du témoignage du médecin légiste. Au vu de ces éléments, le juge d’instruction clôt le dossier sur un non-lieu (c’est-à-dire qu’il n’y a pas lieu de nous poursuivre). D’ailleurs, Exit Suisse romande n’a jamais été poursuivie.
Q › Que ressentez-vous lors des derniers instants d’un patient?
R › C’est un moment magique. Comme la naissance d’un être humain. Le départ de ce monde, c’est l’équivalent. C’est une histoire qui se termine. Pour cette raison, c’est très exigeant sur le plan émotionnel. Non seulement je me suis attaché à ces gens, mais je suis aussi spectateur du deuil de la famille. Alors j’éprouve une immense sympathie pour eux.
Q › On entend parfois, dans le discours populaire, que les médecins sont les nouveaux dieux. Participer à donner la mort peut-il procurer un vertige de toute-puissance?
R › Je me sens utile, mais je ne m’accorde aucune importance. Je suis un objet au service de la personne. Pas un magicien. Je n’ai aucun pouvoir; si j’en avais, je la guérirais… J’ai plutôt le sentiment d’être un ami fidèle qui va lui rendre un dernier service, essentiel à ses yeux. En fait, je fais pour autrui tout le bien que j’aimerais qu’on me fasse. Quand un malade est plongé dans de grandes souffrances physiques et morales, qu’il a bien réfléchi et qu’il souhaite mettre un terme à ses jours, je me sens la responsabilité de l’aider, par compassion.
En 2007, Exit Suisse romande a reçu 236 demandes d’assistance au suicide, et sur le lot, 66 personnes ont été accompagnées jusqu’à la mort. Dix-sept demandes ont été refusées parce qu’elles ne correspondaient pas aux critères de l’organisme.