Q › Comment décririez-vous les liens qui vous relient à vos patients?
R › Ils vont bien au-delà de la relation traditionnelle entre médecins et malades. Nous avons souvent des discussions philosophiques d’une grande profondeur. Nous parlons de leur façon d’entrevoir la mort, bien sûr, mais aussi de leur vécu. Pour eux, c’est une dernière occasion de se raconter. Du coup, ils m’intègrent dans leur intimité. Certains me transmettent des secrets avant de mourir.
Q › Avez-vous déjà regretté un accompagnement?
R › Si j’avais le moindre doute sur la légitimité de mon action, jamais je ne pourrais continuer. D’ailleurs, il m’arrive de donner des délais de réflexion de plusieurs mois, sinon de refuser des personnes qui s’adressent à notre organisme. Parce qu’ils ne me semblent pas prêts à faire face à la mort, par exemple. Après tout, je n’ai aucune obligation d’aider qui que ce soit à mourir. Je le fais parce que je le veux bien et parce que j’estime que la situation est légitime.
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Q › L’assistance au suicide soulève la controverse. On l’a constaté encore en mars dernier, lorsque la Française Chantale Sébire, atteinte d’une tumeur incurable des sinus, a demandé en vain à la justice de son pays le droit d’être euthanasiée par son médecin. Avez-vous beaucoup d’ennemis?
R › Je n’ai jamais subi d’agressions de la population. Au contraire. On m’adresse des sourires dans la rue, on me dit de continuer mon travail. En Suisse, les sondages révèlent que 80 % de la population est favorable à l’assistance au suicide. Parfois, des personnes âgées me disent que le fait de savoir que notre organisme existe les rassure. Elles savent qu’elles pourront mourir sans souffrance si
elles le choisissent. Ces confidences me touchent aux larmes.
Par contre, certains confrères de médecine me boycottent. Pour eux, je suis la honte de la profession. Il est à peu près toujours question de tabous religieux ou d’éthique. Dieu a donné la vie, et c’est à lui seul de la reprendre. C’est un dogme qu’il ne faut pas transgresser. Ils ont raison… Mais ils ont raison pour eux-mêmes! Je suis en paix avec moi-même. Je suis là pour aider ceux qui le demandent. Je crois à la liberté de conscience de chaque individu, à son autonomie.
Q › Êtes-vous croyant?
R › J’ai reçu une éducation judéo-chrétienne, mais je me considère comme un électron libre. J’ai une spiritualité non dogmatique, hors de toutes les conceptions des establishments religieux.
Q › Envisageriez-vous l’assistance au suicide en ce qui vous concerne?
R› Si j’avais un cancer à un stade incurable, il est clair que je choisirais cette façon de quitter la vie. Je partirais paisiblement, entouré des gens que j’aime. La boucle serait bouclée. Mais j’ai une attitude
stoïcienne…
Le dernier tabou
Au chalet où Rémy se meurt d’un cancer, entouré des siens, une infirmière débarque, armée d’une dose mortelle de médicaments qui le délivrera de son mal pour de bon.
«Vous ne m’avez jamais vue ici», précise-t-elle à Rémy avant de l’euthanasier. Car cet ange de la mort, imaginé par le cinéaste Denys Arcand dans son film Les invasions barbares, pose un geste illégal qui pourrait la faire croupir 14 ans en prison, selon la loi canadienne.
Dans la réalité, des professionnels de la santé prendraient-ils un tel risque au nom de la compassion pour leurs patients écoeurés de souffrir? Le Dr Pierre Allard, directeur de la recherche en soins palliatifs à l’Institut Élisabeth-Bruyère, à Ottawa, croit que certains le font.
«Parfois, des patients nous disent qu’ils veulent mourir tout de suite et nous implorent de faire «quelque chose», raconte-t-il. Quand ce ne sont pas les membres de la famille, qui ne supportent plus de voir souffrir leur proche et qui nous supplient de mettre fin à ses jours. Dans les unités de soins palliatifs, les équipes médicales sont spécialement formées pour faire face à ces appels désespérés sans paniquer.
Mais qui sait ce qui se passe dans d’autres unités ou dans des établissements médicaux isolés en campagne? Je pense que des médecins décontenancés cèdent aux demandes de leurs patients et les aident à mourir.»
La Dre Jana Havrankova, une endocrinologue de Montréal favorable à la légalisation du suicide assisté, estime aussi qu’il est «probable» que certains médecins pratiquent l’assistance au décès en catimini. Mais bonne chance pour le leur faire avouer…
À l’Association québécoise pour le droit de mourir dans la dignité, à qui nous nous sommes adressés afin d’être mis sur la piste de médecins prêts à pratiquer l’euthanasie ou le suicide assisté, on nous a dit que c’était «une bien grosse commande». En dépit de nos promesses de respecter l’anonymat, elle ne nous a pas été livrée…