Ce n’est pas de gaieté de cœur que les vétérinaires donnent aux animaux l’ultime piqûre, surtout quand ils sont pétants de santé. Un geste si bouleversant que certains en perdent le goût du métier, quand ce n’est pas le goût de vivre.

À l’époque où elle étudiait en techniques de santé animale, au début des années 2000, Caroline Riel a eu un boulot de fin de semaine qu’elle n’oubliera jamais. Et dont elle ne parle pas souvent.Tous les dimanches, elle faisait la tournée des animaux recueillis par une succursale de la Société de la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA), afin de repérer ceux qui avaient mauvaise mine.
Un animal qui toussait devant elle signait son arrêt de mort : dès les premiers signes d’une infection, les bêtes étaient mises en quarantaine. Jusqu’à la piqûre fatidique administrée par le vétérinaire.
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Des euthanasies à la chaîne, chronométrées – jusqu’à 60 en ligne! –, pendant lesquelles Caroline maintenait en place les animaux, qui parfois se débattaient malgré le sédatif administré. «Je me souviens d’un berger allemand qui criait au meurtre quand on l’a piqué au cœur. C’était horrible.»
Dans plusieurs cas, ces toutous auraient pu être soignés. Ils n’étaient pas toujours malades; juste trop vieux ou pas assez mignons pour être adoptés. Les places à la SPCA étant limitées, il fallait faire des choix.
«J’avais droit de vie ou de mort sur eux», se rappelle la jeune femme de 27 ans. Pour passer au travers de ses journées sans ‘‘sombrer dans la folie’’, selon ses termes, elle s’était construit une sorte de barricade psychologique qui emprisonnait ses émotions au troisième sous-sol. «Surtout, j’évitais de croiser le regard des animaux que j’amenais à la salle d’euthanasie.»
Un choc d’autant plus troublant que, jusqu’en 2003, ces questions n’étaient pas abordées pendant leur formation. «Ceux qui osaient parler des sentiments reliés à l’euthanasie étaient vus comme des marginaux au sein de la communauté scientifique», admet André Vrins, vice-doyen à la formation professionnelle de la Faculté de médecine vétérinaire, à l’Université de Montréal.
Aujourd’hui, plusieurs facultés de médecine vétérinaire, dont celle de l’Université de Montréal, organisent des ateliers sur la gestion du stress et la connaissance de soi, pendant lesquels la difficulté de donner la mort est abordée.
Reste que pour plusieurs professionnels, l’anxiété engendrée par l’euthanasie est telle qu’ils songent à tout plaquer. «Sur les 30 vétérinaires interviewés dans le cadre de ma thèse, 28 affirmaient avoir déjà voulu changer de carrière, entre autres à cause des euthanasies», soutient Anne-Marie Lamothe. Quatre vétérinaires lui ont même avoué avoir pensé au suicide.
Le nombre de suicides chez les vétérinaires semble d’ailleurs beaucoup plus important que dans le reste de la population, selon des études faites en Australie, dans certains pays d’Europe et aux États-Unis. Jusqu’à quatre fois plus élevé dans le cas de la Grande-Bretagne! Au Québec, selon l’évaluation de Michel Pépin, directeur général de l’Académie de médecine vétérinaire du Québec, le taux de suicide chez les hommes vétérinaires était de 36,7 pour 100 000 entre 1987 et 1992, comparé à 28 pour 100 000 pour l’ensemble de la population.