«Certains sont rongés par les remords, observe Lynda Poirier, directrice de l’établissement. Ils se demandent comment ils auraient pu éviter de tuer. Ils réécrivent leur histoire avec un paquet de “si” : si j’avais fait ou pensé à ça, si je m’étais aperçu de…»
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Donner la mort est totalement à l’opposé de la mission des policiers, même si le code criminel leur permet d’utiliser la force mortelle lorsque nécessaire. «Les policiers sont conditionnés à protéger la vie, explique Jacinthe Thiboutot. Quand ils utilisent leur arme, beaucoup ont un choc de valeurs, car ils se retrouvent tout à coup dans la position du tueur, celui-là même qu’ils doivent envoyer derrière les barreaux.»
La psychologue se rappelle d’ailleurs le cas d’un policier rencontré dans le cadre de son enquête de terrain sur la gestion de stress. «Il avait dû tirer sur quelqu’un. Il ne l’avait pas tué, mais il l’avait blessé. Et tout ce qu’il pouvait répéter, penché sur lui, c’était : “Mon dieu, les médecins vont-ils réussir à le sauver?” Il en prenait soin autant que les ambulanciers.»
Ce sentiment de culpabilité peut être exacerbé par la longue enquête que subit systématiquement chaque policier mis en cause dans un incident impliquant une arme à feu ou mort d’homme.
Cette enquête s’est révélée l’un des pires souvenirs de Michel. Quelques minutes après qu’il eut abattu le suspect dans sa voiture, des enquêteurs sont arrivés sur place et lui ont demandé de leur remettre son arme, selon la procédure habituelle.
«J’ai eu l’impression qu’on m’arrachait le cœur, raconte-t-il, les yeux humides. Ça fait 30 ans que je porte mon arme à feu. C’est le symbole de mon métier. J’ai eu peur de ne jamais reprendre du service». L’enquête l’a exonéré de tout blâme.
Être dépossédé de son arme à feu est très humiliant pour un policier, explique Jacinthe Thiboutot. «C’est l’image d’invulnérabilité et de contrôle qui s’écroule, une image si importante aux yeux de ceux qui exercent ce métier. La police, c’est la dernière instance, celle qui trouve des solutions quand tout va mal.»
L’expérience est encore plus affligeante pour l’estime de soi quand le policier vient de tuer. «Il a déjà le sentiment d’avoir perdu le contrôle, puisqu’il a éprouvé dans sa chair une des plus grandes peurs qui soit : celle de mourir.»
Un nombre très restreint de policiers auront à donner la mort au cours de leur carrière. À peine 2 ou 3 % des 14 000 policiers du Québec, selon une évaluation approximative de Jean-Guy Dagenais, président de l’Association des policiers provinciaux du Québec (il a été impossible d’obtenir des chiffres officiels à ce sujet au ministère de la Sécurité publique).
Quelque temps après cet événement dramatique, un policier est venu voir Michel. «Il m’a dit : “T’es rendu dans le club maintenant. Le club de ceux qui ont tué.” C’est bizarre, mais ça m’a fait un petit velours. Parce que je sais que ça prend du courage pour faire ce que j’ai fait. Un courage que très peu de policiers auraient eu.»
Reste qu’il se serait bien passé de cette épreuve. «J’ai beau ne ressentir aucun remords vis-à-vis de l’homme que j’ai tué – c’était un batteur de femmes, pas un innocent! –, j’ai beau être certain d’avoir agi correctement, la scène continue de me hanter. Parfois, je suis en train de tondre ma pelouse un samedi matin, et j’ai des flashbacks. Ça laisse des séquelles psychologiques qui ne guériront jamais vraiment.»
Tuer n’est pas jouer.