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Selon Jean Dussault, la «boule» est mise en jeu dès le moment où le travailleur se met à la recherche d’un médecin traitant pour évaluer sa blessure ou diagnostiquer sa maladie professionnelle.
Même si le travailleur blessé réussit à dénicher un médecin, une tâche ardue en ces temps de pénurie de docteurs, rien ne lui garantit qu’il aura accès à ses services. Car certains professionnels de la santé refusent de traiter les cas mêlés à la CSST.
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Une situation que confirme Katherine Lippel qui, dans le cadre d’une vaste enquête qu’elle a menée sur le processus de réclamation à la CSST et publiée en 2005 (Traiter la réclamation ou traiter la personne?), a rencontré avec son équipe 85 travailleurs accidentés, dans 6 régions du Québec. «Plusieurs nous ont dit qu’ils avaient eu du mal à trouver un médecin qui acceptait de prendre en charge leur dossier», rapporte cette professeure de la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit de la santé et de la sécurité du travail.
Selon les témoignages recueillis par Katherine Lippel, ces médecins craignent les abus bureaucratiques : force formulaires, diagnostics contredits par les spécialistes des employeurs ou de la CSST, ou pression afin de forcer un retour au travail prématuré pour le patient.
Le Dr Alain Neveu, qui agit depuis 20 ans comme porte-parole de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec auprès de la CSST, estime aussi que bon nombre de médecins refusent de recevoir des patients accidentés du travail. À son avis, c’est surtout la crainte d’être convoqués devant la cour – la Commission des lésions professionnelles – qui les fait fuir. Devant cette commission, les médecins traitants auraient à défendre leur diagnostic, remis en question par les experts des employeurs ou de la CSST. Or, ces convocations n’arrivent jamais, ou presque, dit le Dr Neveu. Ce dernier a d’ailleurs produit des documents de vulgarisation à l’intention des médecins, pour les rassurer.
La CSST, pour sa part, dit ne pas avoir eu vent de telles réticences. «Si ça existe, ça doit être des cas isolés», assure Héloïse Bernier Leduc, porte- parole de l’organisation. Katherine Lippel persiste et signe. Les difficultés à trouver un médecin sont telles que certains travailleurs qu’elle a rencontrés ont fini par abandonner leur réclamation. Privés de source de revenus, ils n’ont eu d’autre choix que de reprendre le travail, au risque d’aggraver leur condition.
Mal pris, d’autres accidentés du travail se tournent vers les urgences ou les cliniques sans rendez-vous. D’un médecin à l’autre, le diagnostic et le traitement consignés au dossier peuvent alors varier légèrement. Une confusion qui nuit aux travailleurs, au dire de Jean Dussault. «Un dossier mal monté est toujours plus difficile à défendre.»
La CSST est la seule organisation d’indemnisation au Canada dont le verdict est lié par le diagnostic du médecin traitant. «Concrètement, ça veut dire que nous allons prendre notre décision en nous basant sur l’opinion du médecin que le travailleur a choisi», explique Héloïse Bernier Leduc.
Néanmoins, la CSST se réserve le droit de «vérifier» ce diagnostic. En cas de doute, elle désigne un ou des médecins pour ausculter le patient. L’employeur peut aussi faire valider le diagnostic, en embauchant ses propres professionnels de la santé pour évaluer le travailleur.
«La CSST et mon boss m’ont envoyé voir une bonne dizaine de spécialistes», raconte Marc, 37 ans, qui a développé des problèmes respiratoires en travaillant dans une aciérie. «Je me souviens d’un pneumologue qui a à peine regardé mon dossier et qui ne m’a même pas examiné. Il m’a dit que ça ne servait à rien : des gars comme moi étaient des paresseux qui voulaient rester chez eux à ne rien faire.»
Certains travailleurs interviewés par l’équipe de Katherine Lippel ont raconté avoir été mal reçus par les médecins «évaluateurs» recrutés par les employeurs comme par la CSST. Les examens seraient souvent brefs, parfois brusques.
La CSST s’étonne de telles histoires et souligne que les diagnostics médicaux ne sont pas de son ressort. «Les accidentés du travail pensent souvent que ce sont nos médecins qui les examinent. Mais ils ne sont pas à notre service, fait valoir Héloïse Bernier Leduc. Ce sont des médecins membres du Collège, reconnus par leurs pairs et entièrement indépendants.»
Elle ajoute que la CSST ne fait appel aux médecins évaluateurs que dans 1 % des dossiers. Ce sont plus souvent les employeurs qui ont recours aux expertises externes.
Le Dr Alain Neveu, qui agit comme médecin expert pour des sociétés comme Ultramar et Agropur, croit que les témoignages comme ceux de Marc sont montés en épingle. Lui-même dit consacrer une bonne heure à chaque examen. «En même temps, le travailleur doit comprendre que je ne suis pas là pour le soigner. C’est à son médecin traitant de faire ça. Je suis là seulement pour apporter une expertise. Certains patients ne le comprennent pas.» Le Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins, ne s’étonne pas de ces dissensions. Pour lui, le processus décisionnel de la CSST est condamné à mener à des chicanes d’experts. «En principe, la Commission veut indemniser tous les accidents et les maladies liés au travail. Mais dans les faits, elle cherche à réduire ses coûts le plus possible. Ce sont les médecins qui doivent porter l’odieux de tout ce système. Ils doivent trancher partout où il y a des zones grises.»
Le Dr Robert a participé à la rédaction d’un guide, publié en 2006, pour baliser la conduite des médecins qui offrent des services d’expertise. Bien sûr, on vise le plus d’objectivité possible. «Mais quand on tombe dans le domaine de la douleur, on ouvre nécessairement la porte à la subjectivité. Celle du patient et celle de celui qui l’évalue.»
L’employeur peut envoyer le travailleur consulter plusieurs médecins experts et ne retenir que le diagnostic qui fait son affaire. Les avocats qui défendent les travailleurs peuvent faire de même. «Au bout du compte, les travailleurs, les employeurs et les médecins sont frustrés», poursuit le Dr Robert.