Si le travailleur moyen peut avoir du mal à se retrouver dans les dédales administratifs de la CSST, les immigrants qui ne maîtrisent ni le français ni l’anglais, eux, sont complètement largués.

Sylvie Gravel, professeure à l’UQAM et spécialiste de la santé et sécurité au travail, a rencontré une cinquantaine d’entre eux. Tous avaient subi un accident de travail ou contracté une maladie professionnelle depuis leur arrivée au Québec. Avec son équipe (16 intervieweurs qui pouvaient recueillir les témoignages dans 24 langues), elle les a suivis tout au long de leur processus de réclamation.
«Les immigrants sont plus susceptibles de se blesser que la moyenne des travailleurs», affirme-t-elle d’emblée. On les voit souvent dans les secteurs à risque comme le milieu agricole ou les usines où ils acceptent des quarts de travail irréguliers, des tâches répétitives ou physiquement éprouvantes. D’autres prennent des «jobines» qui les exposent à des agressions. Un poste de caissier de nuit dans une station-service, par exemple.
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Sylvie Gravel a eu toutes les misères du monde à recruter des volontaires pour son étude. Plusieurs travailleurs immigrants ont une peur bleue de dénoncer le système, dit-elle. «À une occasion, la dame que je recevais en entrevue a vérifié si quelqu’un se cachait dans la garde-robe. Elle avait peur de compromettre son dossier d’immigration et de retarder la venue de sa famille au Canada.»
Elle est longue, la liste des écueils auxquels se heurtent les immigrants qui font affaire avec la CSST. Entre autres, la majorité d’entre eux ne connaît pas les règles de base. Ils ne savent pas, par exemple, qu’ils ont un maximum de six mois pour déposer une réclamation après un accident de travail. Un cas classique : un travailleur se blesse au dos en soulevant des boîtes dans un entrepôt, mais continue à travailler. Son état s’aggrave. Un an plus tard, son dos le fait souffrir à un point tel qu’il doit arrêter le travail. À ce stade toutefois, il est trop tard pour déposer une demande à la Commission. L’accident à l’origine de tous ces maux remonte à trop loin.
Parmi les travailleurs immigrants qui déposent leur demande à temps, plusieurs comprennent mal la structure administrative de la CSST et n’arrivent pas à interpréter les lettres qu’ils reçoivent. Devant un tel casse-tête, ils abandonnent. «Il faut dire que le jargon employé est loin d’être accessible! souligne la chercheuse. Même moi, francophone, j’avais du mal à comprendre certaines lettres.»
Sylvie Gravel a aussi noté que plusieurs immigrants, parce qu’ils ne maîtrisent pas la langue, font remplir leur déclaration par leur employeur. «Quand ils arrivent pour plaider leur cause, devant la Commission des lésions professionnelles par exemple, la version orale diffère de la version écrite. Évidemment, ça nuit à leur dossier.»
Héloïse Bernier Leduc, porte-parole de la CSST, souligne qu’au cours des dernières années, des dépliants d’information ont été produits dans plusieurs langues et distribués dans des journaux allophones, des CLSC et des organismes d’aide à l’emploi. «Nous faisons tout notre possible pour faire connaître leurs droits aux immigrants.»