Trouver un article

«Du fait de l’état de guerre permanent, l’Israélien a développé une sorte d’immunité contre la peur de mourir, explique Jacques Bendelac, économiste et chercheur en sciences sociales, à Jérusalem. Cherchant peut-être une échappatoire aux soucis existentiels à travers le travail, il fait abstraction des risques et se rend au bureau.»
Y compris quand Saddam Hussein menait des attaques aux missiles Scud, potentiellement trempés dans un cocktail de bactéries mortelles…
C’était en 1991, pendant la guerre du Golfe. Nadine Baudot-Trajtenberg, économiste et vice-présidente de la Banque Hapoalim, se rappelle encore de l’alerte stridente qui la réveillait au moyen de ce qu’on appelle un «poste mort». Il s’agit d’une fréquence radio qui n’émet aucun son, sauf pour prévenir les citoyens d’une attaque imminente.
«Mon mari et moi avions quelques minutes pour tirer les enfants du lit et courir jusqu’à l’abri en béton armé de notre tour d’habitation. Ç’a été comme ça toutes les nuits pendant deux mois. Pourtant, au petit matin, j’amenais les enfants à la garderie et je faisais ma journée au bureau.»
| Pub. |
Durant cette période, travailleurs et écoliers devaient trimballer en permanence une boîte en carton contenant un masque à gaz et une seringue d’atropine (un antidote contre certains gaz de combat neurotoxiques).
David de Vries, un historien qui enseigne au Département d’études sur le travail, à l’Université de Tel-Aviv, se souvient d’un moment surréaliste, en 1991. L’Orchestre philharmonique d’Israël donnait un concert à Jérusalem, quand la sirène indiquant l’approche d’un missile Scud a retenti. «Les spectateurs sont restés assis, enfilant leur masque à gaz pendant que les musiciens allaient chercher le leur en coulisse. Resté seul sur scène, le violoniste Isaac Stern a entamé la Partita en ré mineur de Bach.» Une manière, dira plus tard le musicien, de «défier la rage de la destruction par la musique».
Par exemple, pendant la vague d’attentats-suicides dans les autobus, au début des années 2000, les travailleurs craignaient d’utiliser les transports en commun. Des réseaux de covoiturage ont donc été organisés afin que tout le monde puisse continuer son train-train.
Les restaurants et les centres commerciaux étant aussi la cible des terroristes, des gardiens de sécurité ont été embauchés pour rassurer la clientèle. Les citoyens se sont aussi mobilisés pour encourager les achats locaux dans les petits commerces qui souffraient de la baisse du tourisme.
Avi Kirschenbaum a observé avec fascination les comportements des travailleurs en temps de guerre à l’été 2006, alors que l’armée israélienne affrontait le Hezbollah libanais. Il a mené une étude auprès de 13 entreprises israéliennes qui, pendant 34 jours, ont encaissé 4 000 roquettes. Les alertes forçaient les employés à interrompre leur travail pour se rendre aux abris dix fois par jour, en moyenne.
De retour après la bombe
En temps de guerre, un corps de l’armée qu’on appelle Protection civile (Home front) ordonne les fermetures de compagnies lorsqu’elles se situent trop près des opérations militaires. Toutefois, les lieux de travail relevant des services essentiels, tels que les municipalités, les commerces d’alimentation et les hôpitaux, sont obligés de rester ouverts même si le ciel leur tombe sur la tête. Le gouvernement souhaite limiter la paralysie économique, tout en protégeant le plus possible les salariés. En général, les compagnies ont droit à une compensation financière à la suite d’un conflit.
Sources : Jacques Bendelac, économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem; Franck Azoulay, directeur des missions pour le Comité Canada-Israël et membre de l’unité de secours au Département de sécurité intérieure de l’armée.