Depuis 2 000 ans, les Juifs rêvaient de retrouver leur terre promise, en Palestine. Maintenant qu’ils y sont, ils y restent, quitte à vivre sous la menace perpétuelle – et à devoir expliquer leur position, encore et encore.

Nous roulons depuis un moment en direction d’un kibboutz du Golan, une région montagneuse à l’extrême nord d’Israël. Dans l’autobus, les journalistes piaillent et rigolent avec Uri Goldflam, ex-directeur d’école recyclé en guide touristique.
Le chemin suit de temps à autre le lit étroit du Jourdain, où un certain Jésus aurait été baptisé, il y a 2 000 ans. Plantations de citrons, oliveraies et rectangles d’orge prêts pour la moisson font un pied de nez au désert qui les entoure.
Et puis, soudain, des champs encadrés de barbelés.
— Euh… Uri? C’est quoi, les petits signaux jaunes en forme de triangle plantés dans l’herbe haute?
— Ah! Ça. C’est pour indiquer la présence possible de mines antipersonnel. Un cadeau des Syriens. Faut pas marcher là.
En juin 1967, pendant une guerre qui dura six jours, Israël arracha le Golan à la Syrie, en plus d’enlever la bande de Gaza à l’Égypte et de prendre la Cisjordanie et Jérusalem-Est à la Jordanie. L’Égypte et la Jordanie ont depuis signé des accords de paix avec l’État hébreux. Mais la Syrie, elle, attendrait toujours l’heure de la revanche. L’armée syrienne aurait même construit une base souterraine abritant des missiles pointés vers Israël, révélait en 2007 le quotidien israélien Yediot Aharonot.
— Uri, t’aurais pas le goût de déménager, des fois?
Eh bien non. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les menaces de guerre, les roquettes et les kamikazes ne font pas déguerpir les Israéliens. Le démographe Yinon Cohen, rattaché au Département de sociologie de l’Université Columbia, à New York, estime qu’environ 550 000 Israéliens vivent désormais dans un autre pays – rien pour déchirer sa chemise. D’autres sociétés occidentales ont des taux d’émigration similaires, observe-t-il.
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Même lorsque les conflits font rage, il n’y a pas de vagues de départs marquées, selon les analyses du démographe. Au contraire, il remarque qu’une guerre considérée comme «légitime» gonfle la fibre patriotique en donnant au peuple un but commun : combattre ceux qui menacent la pérennité de l’État.
Franck Azoulay, un Montréalais qui vit en Israël depuis six ans, avoue qu’il n’y avait rien de «logique» à quitter son Québec douillet et prospère pour un bout de terre aride, un tas de roches qu’il faut travailler au corps pour en extraire le moindre légume. Mais voilà : il est tombé amoureux fou de ce petit pays baigné d’une lumière ocre. «Je voulais participer à la construction d’un État pour nous, les Juifs, explique-t-il. C’était un choix qui émanait du cœur.»
La force de ce désir fait accepter aux Israéliens une réalité politique qui, vue de l’extérieur, paraît insoutenable, explique Frédéric Encel. «En 1991, au moment même où Saddam Hussein bombardait le pays à coups de missiles Scud, des avions entiers de Russes de confession juive sont débarqués en Israël, et la plupart sont restés!»
Aussi, pendant la seconde Intifada, il n’y a jamais eu autant d’Israéliens prêts à peupler les colonies juives implantées dans les territoires palestiniens, ajoute-t-il. Autant dire qu’ils allaient au front, les colons étant sans cesse la cible des snipers palestiniens (ce qui a motivé, en partie, le gouvernement israélien à construire le fameux mur de sécurité de 700 kilomètres).
Même entêtement chez les Juifs des kibboutz du Golan. «Ils seront les premiers à y passer si la guerre éclate avec la Syrie, et ils le savent, dit Frédéric Encel. Qu’à cela ne tienne : dans ces villages comptant quelques centaines d’âmes, tout le monde a son petit pistolet, prêt à défendre la patrie contre 500 000 soldats et 3 000 chars syriens. Ils ont un ethos très combatif!»
«Seulement pendant la Shoah, 40 % des Juifs de la planète ont été exterminés sans que personne ne leur tende la main, s’indigne-t-il. Aujourd’hui, au moins, nous avons une armée pour nous défendre.»
L’Holocauste a laissé des stigmates profonds dans l’imaginaire collectif des Juifs, soutient Eran Halperin, expert en psychologie politique à la Lauder School of Government, Diplomacy and Strategy – un institut de recherche près de Tel-Aviv. «Ils ont le sentiment, à tort ou à raison, qu’Israël est le seul endroit sur terre où ils sont en sécurité relative, puisqu’ils peuvent se serrer les coudes si leur intégrité est à nouveau menacée.»
Par ailleurs, il règne dans ce jeune pays un dynamisme tel qu’on s’en détache difficilement, remarque Yona Cymerman. «Et ce n’est pas faute d’avoir essayé!» poursuit cette Juive de 35 ans originaire de Toronto, installée en Israël depuis 1992.
«Pendant la seconde Intifada, après avoir perdu une amie dans un attentat terroriste, je suis venue visiter ma famille au Canada et j’ai failli ne jamais repartir. Mais au fond, je savais que je reviendrais, car nulle part ailleurs dans le monde, je n’ai eu à ce point la sensation d’être vivante. Comme la vie ici peut basculer en une seconde, on réalise à quel point elle est précieuse, et, du coup, on comprend ce qui compte vraiment : l’amour, la santé, la sécurité.»
En janvier dernier, Olivier Rafowiscz a été rappelé sous les drapeaux dans le cadre de l’opération «Plomb durci», dans la bande de Gaza. «J’ai dit au revoir à mes enfants avant de partir. Soudain, je ne les voyais pas, je les regardais, se souvient-il avec émotion. Quand on n’a jamais connu la guerre, la mort, le danger, on savoure avec moins de bonheur le simple fait de vivre.»
Le séjour en Israël de Marie-Hélène Proulx a été organisé et payé par le comité Canada-Israël.
Le sentiment d’appartenance envers Israël semble perdre en intensité chez une partie de la jeune génération. Lisez la suite de notre dossier : Les jeunes Israéliens ont la tête ailleurs.
- Bosser sous les bombes
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