«La vérité sort de la bouche des enfants» : un proverbe à ne pas citer devant les enseignants, qui n’en peuvent plus de risquer la prison pour un oui ou pour un non.

À la Commission scolaire des Navigateurs, trois professeurs ont eu à se défendre en cour d’accusations de voies de fait en 2007-2008. Le premier, reconnu coupable sans toutefois se voir condamné, a porté sa cause en appel. Les deux autres, dont Jean Gagnon, ont été innocentés.
«En avril 2008, j’ai voulu empêcher une élève de quitter la classe», relate Jean Gagnon, professeur de musique depuis 15 ans. «Je l’ai retenue, puis j’ai lâché prise lorsque j’ai senti de la résistance. Les parents ont porté plainte à la police, car l’élève alléguait que cela lui avait laissé des marques rouges. Je n’ai pas pu rencontrer les parents et la direction pour m’expliquer. C’était trop tard.»
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Trop tard, car dès qu’il y a plainte, c’est la police qui enquête sur le professeur, tandis que la Direction de la protection de la jeunesse rencontre l’enfant. L’école, elle, ne peut faire de médiation. Durant l’enquête policière, Jean Gagnon a été suspendu, puis muté dans une autre école à la suite du dépôt de la plainte pour voies de fait au tribunal. Il a finalement été acquitté en janvier 2009.
Au prononcé de l’acquittement, le juge a conclu que l’enseignant avait «posé un geste anodin pour exercer son autorité et garder l’élève en classe» et «n’avait pas l’intention de commettre des voies de fait». Lors du verdict, Gagnon, lui, n’a pu contenir ses larmes, libéré d’un lourd fardeau.
Depuis, il vend des partitions de musique dans un commerce. «Je ne suis pas encore prêt à revenir enseigner à temps plein, dit-il. J’ai besoin de décanter. Voir si je veux encore faire ce métier.»
Jean Dury, avocat spécialisé en droit criminel et pénal qui défend les enseignants depuis 20 ans, fait le même constat. Il dit avoir plaidé en faveur de six accusés de voies de fait depuis un an et demi, une fréquence qui contraste avec les années passées. «Au Québec, accuser un enseignant au criminel est un jeu d’enfant», croit-il.
Classes surpeuplées, hausse du nombre d’élèves en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage, enseignants victimes d’intimidation : le contexte scolaire actuel augmente les risques de plaintes. En voulant maintenir la discipline, davantage de profs sont susceptibles de poser des gestes comme asseoir de force un enfant sur sa chaise, le retenir s’il menace de quitter la classe ou le contenir s’il veut s’en prendre à un autre élève.
Or, les enfants n’ont jamais été autant informés, tant à l’école qu’à la maison, du fait que les abus sexuels et physiques sont inacceptables et doivent être dénoncés, rappelle le psychologue Hubert Van Gijseghem, expert psycho-légal spécialisé dans les cas d’abus sexuels. Mais ils n’ont pas toujours le jugement pour faire la part des choses. «Ils peuvent se tromper : un simple toucher peut se muer en attouchement sexuel, une contention physique en voies de fait.»
Les choses se corsent à la préadolescence, poursuit-il. «Rumeurs malveillantes, complots, vengeances : les faits sont souvent déformés intentionnellement par le jeune qui défie l’autorité ou découvre sa propre sexualité.»