Dossiers chauds
À la une / Les autodidactes

Du succès sans les études

Ils ont abandonné l’école et ne s’en portent pas plus mal. À preuve : leur chèque de paye et la liste de leurs réalisations font pâlir les envieux bardés de diplômes. Des p’tits chanceux? Des p’tits vites, plutôt. Obstinés, humbles et audacieux. Rencontre avec des autodidactes.

par Marie-Hélène Proulx // photos Marie-Claude Hamel




Le vaste atelier de l’inventeur François Delaney, à L’Assomption, est meublé de toutes sortes de machines énigmatiques aux bras d’acier. Parmi les engins identifiables : un prototype d’ascenseur sans câble qui permet de se déplacer à la verticale comme à l’horizontale – une première dans le monde! – et une réplique en bois du Stade olympique de Montréal.

Dans le coin droit du labo, il y a la toile du Stade, la vraie, découpée en morceaux. En 1998, l’inventeur avait racheté l’encombrante tente orange en Kevlar pour un dollar afin de la transformer en cibles d’entraînement pour l’armée canadienne, entre autres. Comme il lui reste en masse de retailles, il m’en donne une en lançant une blague qu’il a dû faire100 fois : «C’est un retour d’impôt.»

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François Delaney passe parfois pour un illuminé. La dernière fois, c’était en septembre 2008, alors qu’il présentait à des fonctionnaires de la Régie des installations olympiques son dada des dernières années : un projet de toit rétractable pour le Stade. «Quand ils m’ont reçu, j’ai compris qu’ils s’étaient donné deux minutes pour me mettre dehors! Ils me bombardaient de questions techniques. Mais au bout d’un quart d’heure, ils étaient tous attroupés autour de moi.» Apparemment, l’architecte du Stade, Roger Taillibert, trouve son idée géniale, et le premier ministre Jean Charest n’est pas contre.

Pourtant, François Delaney n’a aucune certification d’ingénieur – pas même un diplôme d’études secondaires. Ce patenteux de 52 ans est l’incarnation en chair et en neurones de l’autodidacte. Son CV en jette, sous la rubrique «Réalisations professionnelles». Déjà, à 11 ans, il concevait et vendait les premiers bâtons de hockey en fibre de verre pour financer ses boîtes à savon. Depuis, il a déposé 256 brevets dans 43 pays. Et il en a plus de 200 autres sur le feu.

Il dessine la plupart de ses projets sur des napperons de restaurant, qu’il conserve comme si c’étaient les manuscrits de la mer Morte. Parmalat, Cascades, Bombardier s’arrachent ses services. Certains le payent des milliers de dollars par mois simplement pour qu’il «réfléchisse» à des manières d’améliorer leur usine. À 35 ans, notre homme était déjà millionnaire. «Il y a longtemps que je ne suis plus obligé de travailler», confie-t-il. De quoi faire rager ceux qui se sont farcis d’incalculables heures de cours pas toujours transcendants, entre deux beurrées de beurre de peanuts, et qui, aujourd’hui, n’ont pas le dixième de son revenu ni de son rayonnement.

«Il m’arrive encore de me sentir inférieur vis-à-vis de gens éloquents et très scolarisés.»
— Trevor Ferguson, écrivain

Passer des examens, suivre le troupeau, très peu pour lui. «Je voulais être libre d’apprendre à ma façon, sans m’“enfarger” dans les détails et les étapes imposés par l’école. J’étais si pressé de réaliser mes projets qu’à 23 ans, quand j’ai compris que je n’aurais pas assez d’une vie pour les développer, j’ai fait une dépression!»

Mon cœur est un oiseau

Des autodidactes prospères comme François Delaney, Mircea Vultur en a rencontré quelques-uns en 2001. Le chercheur en socio-économie du travail et de la formation à l’Institut national de la recherche scientifique réalisait alors une enquête sur ce qu’étaient devenus 99 jeunes Québécois, cinq ans après avoir décroché de l’école secondaire et du cégep. Plus de la moitié avaient réussi à trouver un job à leur goût, et une dizaine pouvaient même qualifier leur parcours de success story.

«Je pense, entre autres, à un jeune qui avait abandonné le cégep et qui occupe maintenant un poste d’informaticien en Finlande, dans une entreprise de télécommunications. Il y a aussi un opérateur de machinerie lourde sans le moindre diplôme qui, à 24 ans, faisait plus de 100 000 dollars par année!»

Il se rappelle de ces deux hommes comme étant extrêmement débrouillards et volontaires, animés d’un ardent désir de réussir par leurs propres moyens. Des «entrepreneurs d’eux-mêmes», comme l’illustre Hélène Bézille-Lesquoy dans son ouvrage L’autodidacte, entre pratiques et représentations sociales (Éditions L’Harmattan, 2003). «À leurs yeux, l’école est un engrenage contraignant qui laisse peu de marge de manœuvre pour réaliser des projets», dit Mircea Vultur.

François Delaney est convaincu que le système scolaire, en particulier le cégep et l’université, enferme les gens dans un silo. «Très tôt, il nous oblige à faire un choix de spécialité qui, une fois sur le marché du travail, nous mènera à exécuter des tâches précises, et rien d’autre. Mais moi, je voulais être libre d’aller dans toutes les directions.»

Ses inventions lui ont ainsi permis d’explorer l’électronique, la mécanique, la sonorisation, la chimie, la fabrication de meubles, les explosifs. «Je suis toujours en train d’élargir mes connaissances. Voilà l’école que j’aime!»


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