Les Français adorent se révéler sur papier. Leurs écrivains font d’ailleurs l’orgueil du pays. Pas étonnant que l’écriture soit aussi utilisée pour évaluer le profil psychologique des candidats à un emploi.

Alors qu’il cherchait à se faire embaucher par Orga Consultants, une société française proposant des solutions d’entreprise, le jeune ingénieur français Olivier Pardessus s’est plié à une épreuve de rédaction. À la demande de son futur employeur, il a dû rédiger sa lettre de motivation à la main. Au moment de son entrevue d’embauche, son interlocuteur détenait de précieux résultats : les secrets de sa personnalité révélés par l’analyse graphologique de son écriture. «L’avis du graphologue tenait en quatre lignes et, heureusement, il était favorable à mon embauche!» se réjouit Olivier.
La graphologie est une technique d’interprétation de l’écriture qui vise à percer la personnalité de son auteur. L’histoire de la graphologie débute au XIXe siècle, lorsque le Français Jean-Hippolyte Michon associe des signes graphiques à différents traits de personnalité. Aujourd’hui, le recours à cette technique comme outil de recrutement professionnel est solidement ancré en France. Elle est utilisée par 33 % des cabinets de recrutement et par 21 % des entreprises dans le premier tri des candidats; elle est par ailleurs associée à l’examen des compétences, selon les études menées par Marilou Bruchon-Schweitzer, professeure de psychologie à l’Université de Bordeaux et spécialiste des méthodes de recrutement.
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En cours d’embauche, les postulants peuvent être priés de rédiger à la main leur curriculum vitæ ou une lettre de motivation. Des spécialistes de la graphologie procèdent ensuite à l’examen des documents – en France, une formation spécialisée de 240 heures est exigée pour pouvoir exercer ce métier. «J’analyse différents aspects de l’écriture», explique Christian Dulcy, vice-président de la Société française de graphologie et lui-même graphologue professionnel. «Par exemple, j’interprète la pression qui a été mise sur le stylo, le rythme de l’écriture, sa dimension, sa forme, l’inclinaison des lettres, la taille des blancs laissés entre les mots, etc. Ce sont tous des éléments par lesquels se dévoile une personnalité.»
Même s’il affirme en apprendre beaucoup sur les candidats, il ne révèle pas tout à l’employeur. «Je dis seulement ce qui est pertinent, c’est-à-dire si la personne évaluée a un caractère qui correspond aux besoins du poste à pourvoir. Par exemple, la personne retenue pour un poste de comptable devra être rigoureuse et pointilleuse, et c’est ce que j’essaie d’évaluer.»
Une méthode contestée
Alain Labruffe, un expert en recrutement qui tient sa propre société, Socrate Management, critique la rigueur de la graphologie qui, pour lui, est aussi fiable que l’astrologie! «Cette technique n’est appuyée par aucun fondement scientifique. Elle peut donner des pistes sur la personnalité, mais ne dit rien sur ce dont une personne est réellement capable», martèle-t-il. À son avis, la graphologie est un «fléau» qui livre les postulants à des expériences variables. Les entreprises ne révèlent pas toujours les résultats ou alors elles s’en servent contre le candidat en cours d’entretien. Surtout, la technique ne repose pas sur l’évaluation des compétences.
Il n’est pas seul à tenir ce discours. Encore non validée scientifiquement, la graphologie soulève des questionnements, car son utilisation est tout à fait légale en France. Toutefois, depuis 1992, la loi la réglemente : les employeurs doivent faire preuve de transparence et ne peuvent utiliser cette technique à l’insu des candidats.
Les plus grandes entreprises du CAC 40, le principal indice boursier français, nient pour la plupart avoir recours à cette pratique contestée. Mais les cabinets de recrutement nationaux ou internationaux, engagés par ces mêmes sociétés, ne s’en cachent pas. «Nous utilisons la graphologie parce que c’est une méthode que nous jugeons éprouvée. Mais nous y avons recours seulement si la société qui nous a engagés nous le demande. Certains employeurs ne jurent que par cette méthode alors que d’autres ne veulent pas en entendre parler», explique Wilhelm Laligant, directeur général d’Advancers Executive, un cabinet de recrutement.
«Nous utilisons cette méthode surtout en fin de parcours, pour départager les derniers candidats à un poste, poursuit-il. On s’en sert de pair avec d’autres techniques d’analyse psychologique. On ne se base jamais uniquement sur une étude graphologique pour rejeter une candidature. Mais il faut convenir que, comme l’écriture de chacun est unique, c’est qu’il y a quelque chose d’unique à y découvrir…»
C’est bien ce qui a surpris Clothilde (nom fictif), une jeune journaliste française, dont l’écriture a été passée au crible par son futur employeur, un hebdomadaire d’information internationale. Le rédacteur en chef a entamé l’entretien d’embauche avec les résultats de l’analyse graphologique en les donnant à lire à Clothilde. «Les conclusions étaient dithyrambiques à mon sujet jusqu’au dernier paragraphe. L’analyse prenait alors un autre ton et affirmait que je manquais de persévérance. On cherchait visiblement à me déstabiliser avec cette analyse. Elle me campait dans un rôle, et je ne m’y reconnaissais pas», se rappelle-t-elle. Malgré tout, elle a été embauchée.