Avec ses 300 000 xingui – les nouveaux millionnaires – et sa classe émergente de petits-bourgeois, une certaine Chine sort de l’indigence. Mais cet extraordinaire boum économique s’accompagne d’un stress fou pour des millions de jeunes travailleurs.

Laura Ning, jeune trentenaire de Beijing, occupait jusqu’à l’an passé un poste de haut niveau dans une entreprise spécialisée en technologies de l’information, où elle travaillait au moins 10 heures par jour. Aujourd’hui en congé sabbatique, elle remarque que le niveau d’anxiété a augmenté de façon dramatique en Chine depuis la fin des années 1990. «Moi, je me suis brûlée au bout de cinq ans, dit-elle. Ce mode de vie n’est pas sain…»
Et ce mode de vie est relativement récent en Chine. Alors que leurs parents quadrillaient la ville en vélo ou louaient un modeste logis dans une ruelle, les jeunes citadins ont aujourd’hui un rythme de consommation qui ferait pâlir un Californien. Mais s’ils possèdent voiture, appartement et gadgets, ils paient souvent leur confort… avec leur santé.
| Pub. |
Les résultats d’un sondage mené en 2005 par le populaire quotidien China Youth Daily le confirment : plus de 66 % des jeunes travailleurs chinois (de 18 à 35 ans) s’estiment soumis à une forte pression, principalement à cause du travail. Des chiffres qui n’étonnent pas Zhan Su, professeur de management à l’Université Laval. Consultant auprès de firmes chinoises qu’il visite environ cinq fois l’an, ce Chinois d’origine s’inquiète de la santé de ses pairs.
«Les dépressions et les burnouts sont en train d’apparaître chez les jeunes travailleurs, dit-il. Les conditions de travail pénibles et l’esprit de compétition élevé rendent les gens très nerveux. Il y a une telle pression pour faire bonne figure en entreprise!»
Laura Ning partage les mêmes constats. «L’énorme concurrence entre les entreprises fait en sorte que les travailleurs doivent assimiler beaucoup d’informations en très peu de temps. En fait, la compétition commence au moment de se chercher un emploi : il y a des tonnes de candidats en lice pour un seul poste. Les jeunes doivent se démarquer.»
Pour Zhan Su, les pressions économiques induites par l’ouverture de la Chine au marché international sont des facteurs de stress majeurs pour les travailleurs. Ils consacrent environ 2 000 heures au boulot par année, soit 500 de plus que les Occidentaux, observe-t-il. Mais certains traits culturels n’aident pas leur cause.
«Traditionnellement, les Chinois considèrent le travail comme une vertu. Ce sont aussi des gens matérialistes qui accordent beaucoup d’importance à l’apparence et à la réussite. Avant les réformes économiques de 1978, tous les Chinois travaillaient pour l’État et n’avaient pas la chance d’en faire plus pour s’enrichir personnellement. Maintenant que le Parti communiste a changé les règles du jeu, leur tendance à se dévouer au travail est exacerbée.»
Zhan Su dénote aussi un changement radical dans le style de vie des jeunes travailleurs. «En ville, il est de bon ton de quitter le bureau tard et de finir la soirée avec des collègues dans un bar. Plusieurs boivent trop et délaissent leur famille. Ils croient que c’est ainsi qu’ils doivent agir pour imiter les Occidentaux! Ces habitudes de vie nuisent à leur santé mentale, affective et physique. Ils s’usent prématurément.»