International
Espagne

Adios siesta?

En Espagne, la sieste traditionnelle n’est pas reposante. Tellement, que le pays tente de l’abolir!

par Marie-Ève Cousineau
Photo : Marie-Julie Gagnon


Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 10
novembre-décembre 2006


Ils travaillent de 9 h à 14 h, profitent d’une pause, puis reprennent du service à 17 h. Ils sortent du bureau à 20 h, soupent à 22 h et se couchent à minuit. Ça, c’est lorsqu’ils ne font pas la fiesta jusqu’au petit matin. En Espagne, près de la moitié des travailleurs vivent à ce rythme fou imposé par leur milieu de travail.

Mais peut-être plus pour longtemps. Depuis janvier dernier, près du quart de l’effectif de la fonction publique fédérale quitte le bureau à 18 h. Finie la pause de mi-journée assez longue pour faire la sieste : elle ne dure plus qu’une heure.

En introduisant cet horaire continu (dit «américain»), le gouvernement espagnol veut en finir avec les journées de boulot interminables, qui nuisent à la vie personnelle des travailleurs et à leur rendement. Il souhaite que les entreprises emboîtent le pas.

Les Espagnols passent près de deux heures de plus au boulot par semaine que la moyenne des Européens, d’après Eurostat, l’institut de la statistique de l’Union Européenne. Mais ils n’abattent pas plus de travail pour autant : l’Espagne figure au 13e rang des 25 États membres de l’UE quant à la productivité de sa main-d’œuvre.

Un concept dépassé

«En Espagne, une grande partie des heures passées au bureau ne sont pas vraiment travaillées», soutient l’économiste Ignacio Buqueras y Bach, qui préside la Commission nationale pour la rationalisation des horaires, créée par la Fondation Indépendante, une organisation politique non partisane. En décembre 2005, cette commission a remis au gouvernement espagnol un livre blanc qui propose une journée de travail flexible, débutant entre 7 h 30 et 9 h et se terminant entre 16 h 30 et 18 h pour tous. «La pause de deux heures, deux heures et demie, pour manger, est du temps perdu», poursuit-il.

Laurence Prud’homme n’en dirait pas autant. Cette traductrice québécoise, qui vit en Espagne depuis cinq ans, apprécie de retourner chez elle pour cuisiner, regarder la télévision et décompresser. «Mais c’est difficile de quitter son sofa pour retourner travailler à 17 h», avoue-t-elle.

Jusque dans les années 1930, les Espagnols, comme les autres Européens, dînaient entre 12 h et 13 h et soupaient vers 20 h. Avec la guerre civile espagnole (1936-1939), et la précarité économique qu’elle a entraînée, ils ont été forcés de cumuler les boulots. La pause de mi-journée était alors un repos bien mérité, avant le prochain quart de travail. On en profitait pour partager un repas en famille et piquer un somme, échappant du coup à la chaleur torride. Avec le temps, la sieste s’est ancrée dans les mœurs culturelles.

Peu de travailleurs font réellement la sieste durant l’après-midi.

Cet horaire brisé colle de moins en moins à la société espagnole actuelle, d’après Ignacio Buqueras y Bach. Et peu de travailleurs font réellement la sieste durant l’après-midi, indique Maria Angeles Durán, directrice du projet d’étude Temps et société, du Conseil supérieur des recherches scientifiques. «Beaucoup de gens continuent à manger chez eux, mais avec l’étalement urbain [création de banlieues], retourner à la maison est difficile.» Certains travailleurs préfèrent donc manger des tapas dans un bar, près du bureau.

Horaire et famille

Pour les parents, l’horaire brisé typique à l’Espagne est un véritable casse-tête. L’État offrant peu d’aide aux familles, les grands-parents prennent le relais. Ils vont chercher les enfants à la fin des classes, vers 17 h, et les gardent jusqu’au retour des parents, passé 20 h. Ces derniers sont fatigués; les enfants aussi. «Ici, non seulement les employés bâillent-ils sans gêne le matin, mais les patrons aussi», constate Caroline Lacombe, une infographiste québécoise qui vit en Espagne depuis 11 ans.

Cette fatigue nuit au rendement des employés, d’après Ignacio Buqueras y Bach, qui croit que l’Espagne gagnerait en productivité si le pays adoptait l’horaire continu. Le nombre d’accidents de travail – plus élevé dans ce pays que la moyenne européenne en 2003, d’après Eurostat – diminuerait aussi. «Mais rien ne le garantit», met en garde Maria Angeles Durán.

Toutefois, le problème de productivité ne tient pas qu’aux travailleurs, d’après Véronique Oberlé, responsable du service Appuis aux entreprises de la Chambre de commerce et d’industrie française de Barcelone. «Les organisations espagnoles sont plus hiérarchisées qu’ailleurs en Europe. Cela alourdit un peu le fonctionnement de l’entreprise.»

Selon Maria Angeles Durán, l’horaire continu favoriserait surtout la conciliation travail-famille. Mais il faudra que toutes les institutions gouvernementales et entreprises l’adoptent. Les femmes, principales responsables de la maisonnée, seraient alors les premières gagnantes. «À condition que les hommes utilisent leur temps [récupéré de la sieste] pour participer aux tâches familiales.» Ce qui est loin d’être certain.

Emmanuel Layous déplore avoir peu de temps à consacrer à ses enfants. Ce directeur commercial, un Français d’origine, travaille chez Corsa, une entreprise espagnole qui vend ses produits aussi en France. «Nous sommes contraints d’avoir le même horaire [continu] que nos clients français. Mais nous devons aussi accommoder les clients espagnols qui ont un horaire traditionnel.» Résultat : il arrive au bureau vers 8 h pour en sortir parfois à 21 h 30. Ses enfants sont alors au lit…

Comme Corsa, de plus en plus d’entreprises exportatrices adoptent l’horaire continu. D’après Véronique Oberlé, le phénomène risque de s’accentuer avec la croissance économique soutenue de l’Espagne, qui s’ouvre au marché européen.

Reste que les Espagnols n’abandonneront pas de sitôt leur tradition. La boutique de graphisme où travaille Caroline Lacombe a tenté au cours des années 1990 de modifier ses heures d’ouverture, passant de l’horaire traditionnel espagnol à différents horaires (de 10 h à 14 h et de 16 h à 20 h, ouverture le samedi, etc.). Les clients n’ont pas apprécié.

«En Espagne, il faut toujours demander aux gens à quelle heure ils travaillent et quelles sont les heures d’ouverture de leur entreprise», conclut Véronique Oberlé. Du moins, jusqu’à ce que tout le monde ait dit adios siesta.


Venezuela | Les temps modernes
Afin de dénoncer le «capitalisme sauvage», le président vénézuélien Hugo Chavez et son ministère du Travail présentent Les Temps modernes dans les usines et salles de conférences du pays. Ce célèbre film de Charlie Chaplin est utilisé à titre d’outil éducatif dans le cadre d’une réforme du droit du travail visant l’amélioration de la sécurité des travailleurs, soutient le Ministère. Rappelons que dans ce film, le pauvre Charlot serre des boulons à longueur de journée et finit par se faire bouffer par les engrenages de la machine… Ces projections font rouspéter les organisations patronales, qui accusent le gouvernement de diaboliser les employeurs. Quant à la sécurité des employés, les gens d’affaires peuvent difficilement s’y opposer. Ils déplorent toutefois que la loi ait accordé aux travailleurs un trop grand pouvoir d’intervention dans le fonctionnement des usines. En revanche, ils n’ont pas commenté les accidents du travail, qui font plus de 1 500 morts et quelques milliers de blessés par année dans les usines vénézuéliennes.
Source : Los Angeles Times.

Chine | Croissance à deux vitesses
On n’en finit plus de parler de la phénoménale économie de la Chine qui, de 2000 à 2004, a crû de 51 %. On en vient même à oublier certains détails qui n’en sont pas, comme celui-ci : durant cette même période, l’emploi n’a augmenté que de 5 %. Pire : le taux de chômage officiel s’est accru, passant de 3,1 % en 2000 à 4,2 % en 2004. Un paradoxe chinois? L’Organisation internationale du travail attribue cette situation principalement à deux éléments. D’un côté, la disparition récente d’environ 30 millions d’emplois dans des entreprises d’État peu performantes. De l’autre, le changement structurel de l’économie, qui carbure désormais à l’investissement de capitaux. Et si l’on a besoin d’une autre preuve que l’économie chinoise ressemble de plus en plus à celle des pays industrialisés, la voici : les pénuries de main-d’œuvre spécialisée sont à la hausse. Bienvenue dans le club!
Source : The China Daily.

Recherche et rédaction : Pierre Frisko


guide de survie

Quelle serait la pire gaffe lors d’un party de bureau?









Résultats



Québec

38,5 %


Situation de l'emploi :
Défavorable

NOS AIGUILLEURS