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Chaque année, des hordes de touristes occidentaux mettent le cap sur le nord de l’Inde, une région qui accueille de nombreux exilés tibétains. Incursion dans un tourisme florissant où tout ne mène pas au nirvana.

Juchée à flanc de montagnes verdoyantes, la municipalité indienne de Dharamsala loge Tsuglag Khang, le plus important temple du bouddhisme tibétain hors du Tibet. Des moines aux toges couleur carmin y vaquent à leurs rituels quotidiens. Mais il y a belle lurette que l’atmosphère méditative des lieux a laissé place à une bourdonnante activité touristique. Bercés par une chanson de Céline Dion, des voyageurs occidentaux avalent une pizza au café du temple. À quelques pas, un autre établissement offre cappuccinos et mokas sur fond de brit pop à une clientèle pressée.
Haut lieu du bouddhisme tibétain, McLoed Ganj, petite ville de 20 000 habitants intégrée à la municipalité de Dharamsala, est une destination prisée des Occidentaux. Ses rues sont bordées d’hôtels, de restaurants où les cuisines continentale et italienne sont à l’honneur, de cafés Internet, de boutiques de souvenirs…
Mais à l’époque où le dalaï-lama a fui son pays occupé par la Chine et y a élu domicile en 1959, cette bourgade ne comptait que quelques toits de tôle et un chai shop (comptoir de thé). Aujourd’hui, environ 200 moines et 5 000 réfugiés tibétains en ont fait leur terre d’exil. Celle que l’on surnomme maintenant Little Lhassa abrite le siège du gouvernement en exil, de même que les principales institutions tibétaines. La population ne cesse d’y croître. Des 3 000 réfugiés tibétains qui transitent chaque année par le centre d’accueil des exilés, quelques centaines s’y établissent pour profiter de la manne touristique.
Wangdue Tsewang, propriétaire tibétain d’un populaire hôtel pour backpackers, a comme plusieurs profité du fulgurant développement touristique de la région. En 1978, sa famille a construit un premier hôtel dans la rue principale. Quelques années plus tard, quatre autres l’encerclaient. Ce tenancier estime qu’il reçoit aujourd’hui 2 000 touristes durant la haute saison, qui s’étire d’avril à octobre, entrecoupée par les pluies de la mousson. Il a été le premier à implanter Internet dans la ville en 1998. Depuis, les stations informatiques poussent comme des champignons.
Avec le sourire d’un bouddha satisfait, Wangdue raconte qu’il vient de faire don d’un de ses édifices à une communauté de moines, qui l’a converti en école. «J’aurais pu récolter beaucoup d’argent en le vendant, mais j’ai préféré redonner à la communauté.» Comme quoi les retombées du tourisme ne font donc pas que l’enrichir. Elles font aussi profiter son karma…
Toutefois, des commerçants véreux tirent profit des «riches» touristes en quête d’absolu. Ainsi, pour 300 roupies la demi-heure (7,50 $), un moine tibétain défroqué et recyclé en astrologue livre ses prédictions pour la vie présente d’un touriste. Pour 200 roupies et quelques minutes de plus, il tient compte de ses vies passées et futures. Une mine d’or en Inde, où un habitant gagne en moyenne 500 roupies par semaine.
Comme la plupart de ses semblables tibétains, Tenzin Palden travaille dans l’industrie touristique. Il possède une agence de voyages. Il connaît bien la perception de la population vis-à-vis des étrangers. «Plusieurs touristes semblent rechercher des raccourcis pour trouver l’illumination. Ils sont souvent prêts à essayer tous les cours de méditation imaginables. Leur quête de spiritualité paraît un peu superficielle, mais en tant que bouddhiste, nous nous efforçons de ne pas baser notre perception sur les apparences, dit-il, avec un rictus. Pour être franc, nous voyons principalement les touristes comme un business.»
Par ailleurs, Tenzin s’amuse de la déception de certains touristes à leur arrivée. Si la plupart finissent par renoncer au nirvana, ils souhaiteraient à tout le moins vivre un véritable dépaysement, tourists free. Devant l’achalandage, leur vision idyllique d’une enclave spirituelle s’effondre vite.