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Brésil

Les pros de la poubelle

De paumés vivant des poubelles, les cueilleurs de rue du Brésil sont devenus une référence mondiale en matière de récupération des déchets. Même Coca-Cola s’intéresse à eux!

Par Marc Gallichan, à São Paulo


Magazine Jobboom
Vol. 8 no. 7 Août 2007


Un homme retire des contenants de plastique d’un sac à ordures devant un édifice résidentiel à São Paulo. Costaud, environ 1,80 mètre, vêtu d’un bermuda et d’un t-shirt sale, Carlos les dépose dans son chariot déjà plein de détritus et poursuit son chemin vers la prochaine poubelle, qu’il videra à nouveau de son contenu.

Ils sont un million de Brésiliens à imiter ses gestes chaque jour. Ce sont les cueilleurs de rue, qui forment une nouvelle catégorie de «professionnels» au Brésil, reconnue depuis 2003 par le ministère fédéral du Travail. C’est sur eux que repose l’essentiel du système de recyclage du pays. On les voit partout arpenter les rues des grandes villes brésiliennes à la recherche de plastique, de papier et de canettes d’aluminium recyclables.

«Si j’avais le choix, je ferais autre chose que ramasser des déchets», confie Carlos. Ce cueilleur de 28 ans tire une charrette dans laquelle s’amassent des kilos de tout ce qui peut lui rapporter quelques réaux (le réal est la monnaie locale). Plus loin, il tombe sur un tas de carton, suffisamment pour en faire déborder sa charrette. Cette récolte lui donnera de quoi se nourrir deux ou trois jours, sans plus. Peu importe quel recycleur lui achètera sa marchandise, il sait qu’il ne gagnera pas davantage.

Carlos est un autonome, c’est-à-dire qu’il travaille en solitaire et non au sein d’un groupe. La vie de cueilleur de rue est dangereuse et sale, indique-t-il. «On peut se couper avec toutes sortes d’objets, sans oublier le risque de se faire happer par les véhicules dans la rue.»

Un indépendant est à la merci des revendeurs qui achètent sa marchandise, fait remarquer Davi Amorin, porte-parole du Mouvement national des cueilleurs de matériaux recyclables. «Parce qu’il agit seul et qu’il est souvent analphabète, des revendeurs en profitent pour lui offrir un montant dérisoire pour les articles, puis ils les revendent à gros prix aux fabricants de matériaux.» Certains types mal intentionnés peuvent aller jusqu’à l’intimidation, comme menacer le ramasseur de lui confisquer sa charrette s’il vend sa récolte ailleurs, ou lui offrir de l’alcool pour le garder à leur main, ajoute-t-il.

Le recyclage informel engendre des revenus pour des milliers d’individus pauvres et se révèle un moyen efficace de lutter contre la pollution.

L’union fait la force

Pour parer aux abus et à l’instabilité du métier, les récolteurs d’ordures se regroupent. C’est le cas de la Coopemare, une coopérative de collecte et de recyclage. Sous le viaduc décrépi du quartier aisé de Pinheiros, des hommes et des femmes gantés trient et regroupent des matériaux récupérables rapportés d’un peu partout dans la mégapole. «Pour jouer dans les déchets, il faut avoir de bons bras et ne pas avoir peur de se souiller», lâche Eduardo, un ex-ramasseur devenu président de la coop.

«Travailler en groupe permet de réduire les intermédiaires et de pouvoir négocier les prix avec de grandes quantités de matériaux recyclables. Nous pouvons alors en tirer de meilleurs profits», poursuit-il, entouré d’un amoncellement de détritus.

À voir son sourire, aucun doute, Eduardo aime son job. «Il n’y a pas de sot métier. Les conditions sociales précaires du pays nous poussent à être créatifs.» Le recyclage étant basé sur les lois du marché, échanger canettes et carton en grande quantité est une option pour une personne dans le besoin, «comme d’autres vendent des bonbons au coin de la rue».

Coopemare compte 80 membres, qui se divisent à parts égales les fruits de la vente de matières recyclables – chacun touchant en moyenne 500 réaux (environ 288 $ CA) par mois – et cotisent à un régime de retraite. En plus d’offrir des conditions de travail se rapprochant de celles d’une entreprise, cette coop a développé des projets sociaux et offre des cours d’alphabétisation.

«Le plastique d’un côté, le papier de l’autre, et ainsi de suite», m’enseignent deux femmes, qui se disent heureuses de faire partie du groupe. Ce boulot leur permet de gagner honnêtement leur vie et de se construire un avenir. Elles déplorent toutefois que la société ne les reconnaisse pas au même titre qu’un ouvrier ou un balayeur, par exemple – elle les considère plutôt comme des marginaux qui ont le nez dans les ordures.

Il est vrai que les ramasseurs souffrent de préjugés tenaces. Eduardo raconte qu’il y a deux ans, des résidants du quartier ont tenté d’évincer Coopemare, prétextant la saleté des lieux et le va-et-vient d’individus «pas très recommandables». «C’est surtout une question de perception», souligne-t-il.

Peu de Brésiliens connaissent l’impact du labeur des ramasseurs sur l’économie et l’environnement; ils sont responsables du retrait de 80 % des déchets des rues du pays. En 1990, seulement 0,5 % des rebuts étaient récupérés, contre 11 % aujourd’hui. Le recyclage informel engendre des revenus pour des milliers d’individus pauvres et se révèle un moyen efficace de lutter contre la pollution, tout en réduisant les coûts des matières premières grâce à la réutilisation des résidus solides.


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