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International

L’île mystérieuse (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 1 Janvier 2008


Photo : François Roy

Q › Les pourboires donnés au personnel hôtelier créent-ils des inégalités sociales?
R ›
Avoir accès ou non à des devises étrangères crée des inégalités faramineuses entre les Cubains. Leur pouvoir d’achat est tellement faible que gagner 50 dollars supplémentaires par mois rend quelqu’un milliardaire par rapport au reste de la population. Bien que le logement, l’éducation et les services de santé soient gratuits, les gens qui n’ont pas accès aux devises sont dans l’impossibilité de subvenir à leurs besoins de base, comme acheter des chaussures. Une paire coûte 20 ou 30 dollars, ce qui peut représenter trois mois de salaire! Avec des pesos cubains seulement, ils sont aussi limités au carnet de rationnement pour la nourriture, soit riz et haricots tous les jours, avec deux œufs par semaine et peut-être une cuisse de poulet. Et beaucoup de produits de la vie quotidienne ne sont plus disponibles en pesos cubains.

Q › Les Cubains vivent-ils en harmonie malgré ces inégalités?
R ›
En surface, tout est cool. Mais quand on y habite longtemps, on sent les rivalités. Les gens qui ont de l’argent sont très jalousés. Or, tout le monde fait un peu de marché noir pour améliorer son sort. Et tout un chacun dénonce son voisin aux autorités sous différents prétextes pour prendre la place des autres.

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Q › Comment se vit le travail à Cuba?
R ›
C’est un pays communiste : les gens font semblant de travailler et le régime fait semblant de les payer! Si un Cubain va à son travail, c’est qu’il peut y voler, m’a-t-on dit. Dans un hôpital, il prend des médicaments; dans un restaurant, il pique de la bouffe. Les Cubains n’utilisent pas le terme voler dans ce cas. Ils disent resolver, pour résoudre leur problème! La vraie vie économique commence après le travail. C’est là qu’ils trouvent une combine pour gagner de l’argent.

Q › Quel est le job rêvé des Cubains?
R ›
Les métiers du tourisme, parce qu’ils rapprochent des devises étrangères. Le recrutement est confié à l’organisme d’État qui fournit la main-d’œuvre à l’industrie touristique : il sélectionne les candidats en fonction de leur éducation et de leur dossier politique. Il faut être un «bon» Cubain, aller au Comité de Défense de la Révolution, faire son travail volontaire, etc. D’ailleurs, la main-d’œuvre des hôtels est à 90 % blanche, ce qui n’est pas représentatif de la population en général. Les travailleurs du tourisme sont donc généralement de bons communistes proches du pouvoir.

Q › Que pensez-vous de l’embargo économique américain qui dure depuis 1962 et qui visait à faire tomber le régime de Castro?
R ›
Quand une mesure dure depuis plus de 40 ans sans donner de résultats, c’est qu’elle n’est pas très efficace! Les sanctions économiques marchent quand tout le monde les applique. Dans ce cas-ci, personne ne les applique, pas même les Américains!

En 2000, Clinton a levé en partie l’embargo, sur l’agroalimentaire et les médicaments, ce qui fait qu’ils sont aujourd’hui le fournisseur numéro un de Cuba en agroalimentaire. L’embargo empêche les Américains de voyager à Cuba et c’est à peu près tout. C’est une mesure archaïque qui ne sert finalement que Castro : il l’a toujours utilisée pour prétendre que si ça va mal dans son pays, c’est la faute aux Américains!

Q › Comment expliquer que ce régime socialiste survive si longtemps?
R ›
En effet, ce sont les mêmes personnes qui détiennent le pouvoir depuis près de 50 ans! C’est comme si Kroutchev était toujours secrétaire général en Union soviétique et Kennedy, président aux États-Unis! C’est inimaginable… Le pouvoir en place a donc eu le temps de développer un contrôle absolu sur cette société. L’appareil répressif cubain est devenu extrêmement efficace. Les gens sont surveillés dans leur quartier, à leur travail. Les suspects sont rapidement neutralisés. Au moindre écart, l’État peut tout leur prendre : leur maison, leur travail, leur famille. Et Castro laisse régulièrement partir de l’île ceux qui pourraient contester le régime.

Q › Cuba devrait-il inspirer d’autres pays?
R ›
Ce n’est absolument pas un modèle, c’est un échec total! Après 40 ans de socialisme, l’économie de Cuba est complètement dépendante des importations. Le pays ne produit quasiment rien. Avec un endettement de plus de 10 milliards de dollars, il est presque en faillite, alors qu’en 1959, quand Castro est arrivé, il avait le quatrième meilleur PIB par habitant de l’Amérique latine. Castro a pris le pouvoir dans un pays riche et il laissera un pays pauvre.

Q › Castro personnalise tout de même le nationalisme cubain. Qu’arrivera-t-il à son décès?
R ›
Avant la révolution, Cuba était considéré comme une colonie américaine connue pour ses cigares, ses casinos et le cha-cha-cha… Castro a donné une nouvelle dimension à ce pays. Il en a fait un emblème du combat des opprimés, il a tenu tête aux Américains, il a créé une légende… la légende cubaine. Son décès va être un choc, mais ne compromettra pas le nationalisme cubain. Les Cubains sont nationalistes, mais il reste qu’ils en ont ras le bol de se faire dire depuis 40 ans : «Camarades, il faut lutter, mobilisez-vous!» Ils voudraient une vie plus tranquille, plus normale. Pouvoir s’acheter un frigo et mettre des trucs dedans. C’est aussi simple que ça!


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