International
Burkina Faso

Grève de la faim

Les prix des aliments explosent sur le marché mondial, et les habitants des pays pauvres crient famine! Au Burkina Faso, les syndicats protestent au nom de la population.

par Marie-Ève Cousineau


Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 5 Mai 2008


«Au village, tout le monde se prépare à la famine!» Romain Bingo, au bout du cellulaire, est indigné. Son village, c’est Dapouri, à 65 kilomètres de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso. La famine, c’est le ventre creux de son enfance. Et celui de ses vieux parents, qui survivent encore avec leur ration de tô (plat bouilli fait d’eau et de farine)…

En 30 ans de vie, Romain Bingo a subi plusieurs mauvaises récoltes, comme celle de 2007. Mais il n’a jamais vu une telle flambée des prix. Dans la capitale, le riz a augmenté de 70 % au cours de la dernière année. «Le sucre, le lait, l’huile, le savon, l’essence… Presque tout a augmenté!» dit l’infirmier, qui travaille au Centre hospitalier universitaire (CHU) Yalgado Ouédraogo, à Ouagadougou. «À cause de cela, j’ai dû reporter l’envoi d’un sac de riz à ma famille, à Dapouri.»

«Non à la vie chère!» À la fin de février, des centaines de Burkinabés ont crié leur mécontentement, parfois violemment, dans les rues de Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, centre économique du pays. Des dizaines de manifestants (dont des opposants au régime de Blaise Compaoré, président au pouvoir depuis plus de 20 ans) ont été condamnés à un an de prison pour participation à des «manifestations illicites» et pour actes de vandalisme.

Partout dans le monde, des émeutes de la faim ont éclaté : les Mexicains ont brandi leur tortilla, les Égyptiens leur miche de pain, les Haïtiens leur bol de riz… (voir encadré). Depuis trois ans, les prix des denrées alimentaires ont grimpé de 83 % sur le marché mondial, selon la Banque mondiale. Seulement en 2007, le prix du blé a plus que doublé. C’est sans compter la hausse du baril d’or noir, qui fait augmenter le coût des engrais (faits à base de pétrole) et du transport des denrées.

Syndicats à la charge

Au Burkina Faso, les syndicats mènent le mouvement de contestation. En mars, ils ont lancé, en partenariat avec des associations burkinabés, la Coalition nationale de lutte contre la vie chère, qui a appelé, un mois plus tard, à une grève générale de 48 heures. De 70 à 90 % des travailleurs ont suivi le mouvement, d’après les organisateurs, mais le gouvernement évalue le taux de participation, dans le secteur public, à moins de 20 %.

«Nous profitons de notre droit de grève pour faire avancer les revendications sociales du peuple», dit avec conviction Laurent Ouédraogo, 60 ans, président de la Coalition et secrétaire général de la Confédération nationale des travailleurs du Burkina Faso. «Ici, un salaire nourrit au moins dix bouches.»

Son groupe réclame notamment une réduction du prix des denrées de base (riz, huile, lait) et une augmentation de 25 % des pensions et salaires des travailleurs des secteurs public et privé — la dernière hausse, de 5 %, date d’avril 2007. «Le gouvernement a promis de réviser nos salaires en 2008», dit Laurent Ouédraogo, qui ne souhaite pas une deuxième grève. «Une commission parlementaire ad hoc sur la vie chère a aussi été mise sur pied.»

En attendant, les travailleurs perdent du pouvoir d’achat. Romain Bingo, qui fait partie de la classe moyenne supérieure, gagne 100 000 francs CFA (environ 245 $) par mois. Avec la montée en flèche des prix, cet infirmier syndiqué dépense presque 90 % de son salaire pour manger, se loger et se déplacer.

Romain habite avec sa femme québécoise et leur bébé de neuf mois dans une petite maison sans électricité. Rouler en motocyclette — à trois! — dans les rues poussiéreuses de «Ouaga deux roues» coûte plus cher que jamais. «En un an, le litre d’essence est passé de 450 francs CFA [1,10 $] à 700 [1,70 $]», estime Romain Bingo, qui a participé à la grève.



Les manifs dans le monde

• Cameroun : Les émeutes de la faim, à la fin de février, ont fait une quarantaine de morts et quelque 1 500 blessés, selon le gouvernement. Pour calmer la grogne, le gouvernement a augmenté de 15 % les salaires des fonctionnaires, en avril. Il a aussi suspendu les droits et taxes de douane sur le blé, la farine, le riz, le poisson et l’huile de table.

• Égypte : La grève générale, notamment initiée par des travailleurs de l’industrie textile, a été réprimée par le régime. Depuis, le gouvernement égyptien a limité, comme l’Inde et le Vietnam, l’exportation de riz produit localement. Ce qui contribue à augmenter le prix du riz sur le marché mondial…

• Haïti : Au moins 200 personnes ont été blessées et 6 autres tuées à la suite de violentes manifestations. Le Sénat a destitué le premier ministre Jacques-Édouard Alexis. Le président René Préval a quant à lui annoncé une réduction de près de 16 % du prix du riz.

• Une trentaine de pays font face à une crise alimentaire, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Sources : BBC News, site Internet de la présidence de la République du Cameroun, Radio-France Internationale, AFP, Euronews, Le Monde, Associated Press, Financial Times.


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