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En Argentine, on compte actuellement plus de 200 entreprises récupérées par les travailleurs à la suite de faillites. Des compagnies qui ont délaissé le modèle classique du patronat, et qui doivent maintenant inventer une autre façon de faire, suivant les principes de l’autogestion.

Dans la région de Neuquén, au nord- ouest de la Patagonie argentine, la fabrique de céramique Zanon est l’exemple-phare des entreprises récupérées. Cette usine était abandonnée depuis des mois quand, en 2002, ses travailleurs licenciés ont décidé de briser les cadenas et de l’occuper. Souhaitant au départ que le gouvernement nationalise l’entreprise, les quelque 240 employés ont fini par former une coopérative qu’ils voulaient temporaire, sous le nom de FaSinPat (pour Fabrica Sin Patron, c’est-à-dire «Usine sans patron»).
«La nationalisation n’a jamais eu lieu, et la bataille juridique pour la propriété matérielle de l’usine se poursuit, car la loi n’accorde à la coopérative que des sursis d’exploitation depuis le début, sans jamais confirmer qu’elle est bel et bien propriétaire de l’usine et des équipements. Toutefois, les travailleurs ont réussi à démontrer qu’ils pouvaient faire mieux en s’autogérant que lorsqu’ils étaient des salariés», raconte Claudia Acuna, journaliste, militante et coauteure de l’ouvrage Sin Patron: Stories from Argentina’s worker-run factories (Sans patron : les entreprises autogérées de l’Argentine).
En effet, le nombre de travailleurs dans l’usine a plus que doublé depuis 2002, et la production va bon train. Les profits sont redistribués en parts égales à chaque travailleur. Les décisions sont prises en assemblée et chacun possède un droit de vote, peu importe son poste ou son degré de responsabilité.
«Le phénomène s’est produit simultanément à plusieurs endroits en Argentine. Les travailleurs ont tout simplement décidé d’occuper leurs lieux de travail et de remettre les entreprises en activité par eux-mêmes pour retrouver leur gagne-pain», relate Claudia Acuna.
C’est qu’ils n’avaient plus le choix.
En 2001, l’Argentine est entrée dans l’une des crises économiques les plus graves de son histoire. Après des années de libéralisation économique sous la gouverne de Carlos Menem, le pays était en faillite : défaut de paiement sur la dette extérieure, fin de la parité peso-dollar américain, PIB à près de 20 % sous les résultats de 1998, et 60 % de la population aspirée sous le seuil de pauvreté.
Les patrons, de leur côté, avaient déclaré faillite et la poussière s’accumulait sur les équipements pendant que les travailleurs mis à pied brandissaient des pancartes dehors, le ventre creux.
Sept ans après le début de la crise, les entreprises récupérées emploient quelque 10 000 travailleurs. Un phénomène significatif, mais très minoritaire à l’échelle du pays, et dont l’importance est plus symbolique que réelle, croit Victor Armony, directeur de l’Observatoire des Amériques à l’UQAM. «L’Argentine demeure un pays capitaliste assez libéral. On est loin du projet social du Chili de Michelle Bachelet ou du Brésil de Lula», ajoute-t-il.
Cela dit, l’histoire de Zanon trouve écho dans les couloirs de l’hôtel Bauen, sur l’avenue Callao, à Buenos Aires. Assis dans un local tapissé d’affiches aux slogans militants, Diego Ruarte, délégué aux communications pour l’hôtel, se rappelle la naissance de la coopérative il y a six ans. «Nous n’étions pas guidés par un idéal communiste ni même politique, on voulait simplement retrouver nos emplois. Lorsqu’on a appris que les propriétaires de l’hôtel commençaient à vendre les meubles et les fournitures, on est entrés et on a occupé les lieux, 24 heures sur 24. Les 200 employés ont tenu le coup pendant un an et demi grâce, initialement, à un fonds de grève. On a aussi organisé des spectacles-bénéfice, des collectes de fonds.»
S’appuyant sur l’exemple d’autres entreprises récupérées, les employés du Bauen ont formé une coopérative quelque temps après le début du siège. Les activités de l’hôtel ont repris peu à peu, malgré les menaces d’expulsion par l’ancien propriétaire qui reviennent ponctuellement. Comme la plupart des travailleurs des entreprises récupérées, le personnel du Bauen a bon espoir que la justice argentine reconnaisse de manière finale le droit de propriété de la coopérative très bientôt.