International
Allemagne

Grosse fatigue

Famille, travail, vie de couple. Partout dans le monde, les pressions se font nombreuses sur les femmes. En Allemagne, celles dont la santé cède sous le poids des obligations peuvent compter sur des cures de trois semaines, remboursées par l’assurance-maladie.

par Marc-Olivier Bherer


Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 7
août 2009


Alexandra n’en pouvait plus. Sa vie était terriblement fatigante. «Mon mari a besoin de moi, ma fille aussi, le travail n’en parlons pas et finalement il y a la cuisine à faire», dit-elle.

À 38 ans, cette maman de Nuremberg, une ville du centre de l’Allemagne, est l’assistante à mi-temps de son mari, Klaus, patron d’une petite entreprise de 10 employés. Jusqu’à récemment, Alexandra travaillait de la maison, où elle s’occupait également de Gina, leur fille de deux ans, et du ménage. Il lui arrivait aussi de se déplacer aux bureaux de l’entreprise. À la fin de 2008, ses graves problèmes d’eczéma, son asthme, ses nombreuses allergies alimentaires et les pressions de la vie quotidienne ont eu raison d’elle. «Mon médecin m’a dit que je devais partir», se rappelle-t-elle.

À la fin de février, elle a donc pris le train avec sa fille, pour filer à 700 kilomètres de la maison. Elle s’est rendue à la clinique Haus Nazareth, à Norden, ville côtière sur la mer du Nord, participer à ce que l’on appelle en Allemagne une Mutter und Kind Kur, une cure de trois semaines pour mère et enfant. Toutes dépenses payées ou presque.

Aux petits soins

Uniques au monde, les cures Mutter und Kind s’appuient sur une approche holistique de la santé, avec pour objectif d’aider les femmes à reprendre le contrôle de leur vie. Alexandra ne s’est donc pas rendue sur les bords de la mer du Nord que pour traiter ses problèmes physiologiques, mais également pour voir comment elle pourrait réduire le stress qui attise ses douleurs physiques.

Durant son séjour, elle était suivie par un médecin qu’elle pouvait voir tous les jours. Elle a aussi pu consulter un diététicien, suivre des cours de gymnastique, discuter de l’organisation de sa vie quotidienne avec une assistante sociale. Elle a enfin pris des bains pour calmer son eczéma et marché avec Gina sur la plage. Si la petite a pu être du voyage, c’est que les cures servent aussi à recomposer les liens familiaux et à traiter les maladies dont l’enfant peut souffrir. Heureusement, Gina est en bonne santé.

Il existe aujourd’hui 84 cliniques comme la Haus Nazareth en Allemagne. Elles ont accueilli 46 000 femmes et 68 000 enfants en 2008, soit une augmentation de 20 % par rapport à 2007. Depuis 2006, les hommes y ont aussi accès, mais un peu comme Klaus, qui a refusé d’accompagner Alexandra et Gina, ils ne se ruent pas pour y participer : seulement 670 pères en ont profité en 2008.

L’Allemagne serait-elle donc un paradis pour les mères? Pas tout à fait. C’est l’un des seuls pays d’Europe à ne pas s’être doté de systèmes de garderies, et l’école primaire s’y termine à 13 ou 14 heures. Les mères qui travaillent font donc face à une forte pression. «Ce manque d’appui et la faible participation des hommes à la vie de famille font en sorte que les femmes s’en remettent aux mesures d’aide que l’histoire nous a laissées», explique Sandra Deutsch, de la Verein zur beruflichen Förderung von Frauen e.V, une association d’aide aux femmes qui veulent réintégrer le marché du travail.

Ces séjours de remise en forme sont en effet un héritage de l’après-guerre. La Seconde Guerre mondiale a emporté une importante frange de la population mâle, laissant les femmes jouer un rôle déterminant dans la reconstruction du pays. Elly Heuss-Knapp, la femme du premier président de la République fédérale d’Allemagne à cette époque, s’était alors aperçue que les veuves avaient besoin de souffler. Elle avait donc convaincu les caisses d’assurance-maladie (entités publiques gérées localement) de payer une partie des cures. Leur contribution variait selon les cas, mais couvrait généralement plus de 50 % du total.

Au fil des ans, les caisses d’assurance- maladie ont toutefois réduit leur partici­pation. Certaines ne payaient plus que 10 % des frais au début des années 2000. Ce n’est qu’en 2007 que l’État fédéral, poussé par la Fondation Elly Heuss-Knapp, les a contraintes à régler l’ensemble de la note. À présent, les femmes n’ont donc plus qu’à débourser 17 dollars par jour, soit le tarif que doivent payer les Allemands pour toute hospitalisation.

Pour madame Tout-le-monde

Comme Alexandra, les femmes traitées sont surtout issues de la classe moyenne, et les deux tiers ont un emploi. «Les mères que nous accueillons n’ont pas de problèmes sociaux graves; ce sont des personnes ordinaires», précise le docteur Michel Lavanchy, qui dirige le service Mutter und Kind à la Haus Nazareth. «Notre société ne reconnaît pas suffisamment les effets de la fatigue et des problèmes de santé en apparence bénins comme les maux de dos, les allergies et l’insomnie, mais ils sont considérables.»

Ces petits soucis, dont les femmes ne sont pas les seules à souffrir, ont en effet un coût. En Europe, le stress lié au travail entraînerait des dépenses annuelles de 32 milliards de dollars, selon l’Agence européenne pour la santé et la sécurité au travail.

Or, les cures offertes en Allemagne aideraient effectivement à sortir du cycle métro-boulot-bobo, estime le Comité allemand d’étude socio-économique d’Hanovre. Par exemple, parmi les participantes qui voulaient changer un aspect lié à leur carrière (trouver un emploi, en changer, réaménager leur temps de travail, etc.), 62 % disent y être parvenues six mois après leur séjour. C’est l’élément qu’elles arrivent le plus à modifier. Suivent les relations parents- enfants, les loisirs, les tâches ménagères, la vie de famille. La vie de couple est l’élément le plus difficile à améliorer, semble-t-il.

Aujourd’hui, Alexandra arrive à bien faire la distinction entre la maison et le travail. Le boulot, c’est au bureau les lundis, mercredis et vendredis. Sinon, elle est à la maison avec sa fille, et les deux univers ne se mélangent pas. Elle continue à prendre des bains avec des sels minéraux et des huiles essentielles : «Enfin, dix minutes à moi pour me relaxer», dit-elle en riant. Elle fait aussi un peu de gym. Klaus ne parle plus du travail à la maison. Comme quoi, sans être allé à la Haus Nazareth, Klaus commence lui aussi à changer ses habitudes.


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