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Nos fruits et légumes menacés?

Chaque semaine, les circulaires de nos supermarchés québécois annoncent des spéciaux sur des produits de la Californie : raisins, fraises, noix, laitues, avocats, agrumes, etc. C’est grâce à un système de distribution de l’eau unique au monde que la Californie peut cultiver tous ces produits. Une merveille de l’ingénierie américaine… qui commence à prendre de l’âge.

par Mariève Paradis




1848. C’est le début de la ruée vers l’or en Californie. La population non autochtone de l’État passe de quelque 8 000 à 380 000 personnes en une douzaine d’années à peine. Puisqu’il faut bien manger, les colons s’aperçoivent rapidement du potentiel agricole d’une région en particulier, la vallée de San Joaquin. À la fin du XIXe siècle, les marais de la vallée sont asséchés et des canaux d’irrigation sont construits. «Au départ, les canaux d’irrigation étaient des initiatives privées. Nous utilisons encore ces canaux aujourd’hui», explique Philip Bowles, agriculteur de la région.

De nos jours, la vallée de San Joaquin fournit à elle seule la moitié de la production agricole de la Californie. Mais dans cette zone semi-aride où il ne tombe que de 127 à 381 mm de pluie par an, irriguer les champs demande des efforts surhumains que l’État n’a pas hésité à déployer au fil des décennies.

De grands travaux

Dans les années 1920, les canaux locaux ne suffisent plus à alimenter la région, tandis qu’au sud de la vallée, des villes comme Los Angeles et San Diego sont en plein développement. La Californie entreprend donc la construction du Central Valley Project, un système de transport et de stockage de l’eau qui amènera l’eau du nord de l’État vers les villes asséchées du sud. «Il n’y a aucun projet de cette envergure au monde», mentionne Shawn Coburn, agriculteur dans la vallée. Depuis son achèvement dans les années 1940, le Central Valley Project irrigue 12 000 km2 de terres agricoles – soit près de trois fois la superficie de l’île de Montréal – grâce à 800 km de canaux et à 22 réservoirs dont la capacité de stockage atteint plus de 13 milliards de mètres cubes. Dans les années 1960, l’État développe un autre système similaire pour répondre à la demande toujours croissante. Le State Water Project distribue l’eau depuis la frontière de l’Oregon jusqu’à celle du Mexique à travers 1 128 km de canaux, soit la distance d’un aller-retour entre Montréal et Toronto. Ses 20 réservoirs peuvent contenir jusqu’à 7 milliards de mètres cubes. Aujourd’hui, le State Water Project approvisionne en eau 23 millions de personnes du sud de la Californie en plus de produire 6,5 mégawatts d’électricité, de quoi alimenter quatre millions de foyers américains pendant un an.

Les deux systèmes puisent leur eau dans le delta de Sacramento au moyen d’immenses pompes, situées juste avant que l’eau de la rivière du même nom ne se déverse dans la baie de San Francisco vers l’océan.

Une dépendance fragile

Mais une urgence nationale pourrait frapper la Californie à tout moment. C’est que le système de digues dans le delta, qui empêche l’eau salée d’entrer dans le réseau de distribution d’eau potable, ne rajeunit pas. «La Californie n’a pas investi dans ce système de digues depuis les années 1970. On a préféré mettre l’argent ailleurs, en espérant que dame Nature nous avertisse avant une catastrophe naturelle», lance ironiquement David Zetland, un économiste en ressources naturelles de l’Université de Berkeley. «Il y a des failles géologiques sous le delta. Dans l’éventualité d’un séisme important, l’eau salée pourrait traverser les digues et se retrouver dans le système d’aqueduc de la Californie. Les habitants du sud de l’État n’auraient plus d’eau potable. Ça pourrait arriver cet après-midi ou dans cent ans», explique Karl Longley, coordonnateur des programmes de l’eau à l’Université de Fresno. Une telle catastrophe compromettrait aussi l’approvisionnement en fruits et légumes du Canada, pourrait-on ajouter.

Pour le Natural Resources Defense Council (NRDC), un lobby environnemental, il faut trouver d’autres sources d’eau potable que le delta. «La conservation de l’eau, le recyclage des eaux usées, l’alimentation des nappes souterraines et la capture des eaux de pluie dans les régions urbaines sont des solutions qui, une fois combinées, permettraient d’avoir suffisamment d’eau pour alimenter des dizaines de milliers de foyers. L’eau que ces derniers n’utilisent pas pourrait servir à l’agriculture», suggère Doug Obegi, expert pour le NRDC.

Justement, la Californie tente de faire adopter un important plan de conservation de l’eau depuis novembre dernier. La série de projets de loi, qui suppose des emprunts de 11,4 milliards de dollars, vise une diminution de la consommation d’eau de tous les Californiens de 20 % d’ici à 2020. Shawn Coburn reste toutefois sceptique : «Ça va prendre jusqu’à 15 ans avant d’avoir un impact positif. J’ignore si je serai encore agriculteur.»

Plusieurs agriculteurs ont déjà déclaré faillite en raison des restrictions touchant le pompage de l’eau dans le delta (voir autre texte). Au bout du compte, les pays importateurs comme le Canada pourraient devoir se trouver un autre potager…


> La Californie est la première région agricole aux États-Unis en matière de production, de vente et d’exportations.
> L’État exporte 28 % de sa production agricole dans 158 pays, ce qui représentait 10,9 milliards de dollars américains en 2007.
> Le cinquième de ces exportations (2,2 milliards $US) a pris le chemin du Canada.
> Le Canada est le premier importateur de 33 des produits les plus exportés par la Californie, notamment la laitue, les raisins, les tomates, les fraises, le vin et les amandes.

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