L’industrie aérospatiale canadienne est en émoi. Quelque 13 milliards vont bientôt pleuvoir sur elle à la suite de la signature de juteux contrats militaires. Mais dans quelles provinces ces dollars atterriront-ils?

Le ministère de la Défense nationale a assuré au Québec des lendemains qui chantent en concluant, au cours de la dernière année, des contrats militaires avec de gros joueurs de l’industrie aérospatiale américaine. Jusqu’à maintenant, Boeing s’est vu attribuer 8,1 milliards et un contrat de 4,9 milliards sera signé sous peu avec un autre avionneur américain, Lockheed Martin, selon Aéro Montréal, l’organisme de concertation et de lobby de la grappe aérospatiale montréalaise. Le gouvernement canadien a d’ailleurs annoncé en juin dernier sa volonté de prendre possession des 17 appareils C-130J résultant de ce contrat au plus tard en 2009.
Et tous ces milliards rebondiront au Canada! En effet, une compagnie étrangère sous contrat militaire avec le gouvernement canadien doit réinvestir au pays, au cours des 20 années suivantes, l’équivalent du montant reçu. Montréal, qui regroupe 62 % du chiffre d’affaires canadien en aérospatiale et près de 75 % des dépenses en recherche et développement effectuées dans ce domaine, prévoit ainsi s’attirer des retombées équivalentes ou supérieures à son poids dans l’industrie.
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Cependant, un nouveau «système de péréquation» pourrait l’en empêcher. En début d’année, le gouvernement de Stephen Harper a garanti au reste du Canada 47 % des retombées des 3,4 milliards de dollars que Boeing devra réinvestir dans la foulée d’un premier contrat obtenu pour la fabrication de 4 transporteurs militaires Hercules C-17. Selon cette entente, le Québec ne pourrait donc guère récolter plus que 53 % des retombées pour ce contrat – une proportion inférieure à son poids réel dans l’industrie canadienne.
Devant la grogne du milieu de l’aérospatiale québécois, Ottawa a coupé la poire en deux : il a garanti au reste du Canada seulement 25 % des retombées de 9,6 milliards qui découleront des deux commandes de 16 hélicoptères Chinook à Boeing (4,7 milliards) et de 17 avions C-130J à Lockheed Martin (4,9 milliards). Pour ces contrats, le Québec pourra donc mettre le grappin sur un plus important pourcentage des retombées.
Faut-il ou non contraindre les géants américains à investir dans une région du Canada en particulier? À ce sujet, l’industrie est divisée. Deux clans s’affrontent. D’un côté, certains favorisent le libre marché et dénoncent l’intrusion du politique dans ses affaires. «La grappe industrielle québécoise aurait tout avantage à ce que Boeing et Lockheed puissent investir là où ils veulent au Canada», estime Louis-Marie Dussault, adjoint à la direction des études de l’École nationale d’aérotechnique du Collège Édouard-Montpetit. Selon lui, plus une industrie est dense, plus son champ de gravité devient vaste et, à l’instar d’un corps céleste, plus sa force d’attraction est grande. Montréal serait donc naturellement avantagée. «La domination du Québec dans l’aérospatiale rappelle celle de l’Ontario dans l’automobile», explique-t-il.
De fait, l’agglomération de Montréal, troisième grande ville du monde en aérospatiale, possède un net avantage concurrentiel sur le reste du Canada, grâce à ses écoles capables de répondre à tous les besoins de main-d’œuvre dans l’industrie. «Avec Toulouse en France et Seattle aux États-Unis, Montréal est l’un des trois seuls endroits dans le monde où l’on peut construire un appareil de A à Z», affirme Louis-Marie Dussault. Michel Legault, directeur du développement des affaires chez Bell Helicopter Textron, partage cet avis. «Des limites minimales d’investissement par région exigées par le gouvernement créeraient un dangereux précédent. Les pays étrangers pourraient exiger la même chose de nous!» avertit-il.
Autre son de cloche, toutefois, du côté de l’Association internationale des machinistes et des travailleurs et travailleuses de l’aérospatiale (AIMTA), affiliée à la FTQ, qui opte pour un plancher de retombées équivalant au poids du Québec. «Ceux qui disent non à l’idée d’un pourcentage minimum garanti pour le Québec font preuve d’une confiance aveugle», dit Gérald Tremblay, représentant de l’AIMTA. D’après lui, à première vue, la stratégie la plus rationnelle pour Boeing consisterait à investir dans ses filiales en Ontario et au Manitoba, qui font respectivement de la fabrication de pièces d’aéronefs et de la production de matériaux composites.
Aéro Montréal prépare une offensive unique en son genre pour éduquer la population – qui ignore généralement que la province représente la sixième puissance du monde en aérospatiale – et courtiser les géants américains en leur faisant miroiter les avantages de s’implanter dans la région de Montréal. L’organisme souhaite que l’opinion publique force le gouvernement Harper à insister auprès de Beoing pour qu’elle se joigne à la grappe industrielle montréalaise. «La concentration de l’industrie dans l’agglomération de Montréal avantage tout le Canada, et son effritement nuirait à la compétitivité de l’ensemble du pays», dit Suzanne Benoît, directrice générale d’Aéro Montréal.
Même si on ignore quelle part des milliards d’investissement américains reviendra finalement aux 250 compagnies québécoises œuvrant en aérospatiale, l’industrie d’ici est optimiste. La preuve : elle est en mode de recrutement intensif. La tenue de l’Aérosalon 2007, un salon de l’emploi qui a eu lieu à la fin de mai sur le tarmac de l’aéroport de Saint-Hubert, indique que l’industrie aérospatiale aura besoin de main-d’œuvre qualifiée au cours des prochaines années.
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