La magie du cinéma n’opère pas qu'à l’écran. Un plateau de tournage est nettement plus glamour qu’un simple bureau. Mais bien que trépidante, la vie de plateau est aussi faite d’horaires démentiels, d’incertitude et d’intempéries. Et elle relève parfois plus de la vocation que du rêve hollywoodien.

Il y a près de deux ans, Philippe Athlan, coiffeur et maquilleur pour le cinéma et la télévision, a travaillé sept jours sur sept pendant six mois. Une demi-année sans un seul jour de congé, sans un après-midi de farniente, avec à peine le temps de faire ses courses. De ce véritable marathon, il garde le souvenir d’une fatigue colossale, de l’épuisement professionnel qui s’en est suivi, mais aussi de l’immense plaisir qu’il a eu! Bienvenue dans l’univers extrême des plateaux de tournage et des mordus qui les peuplent.
Lorsqu’il parle de son métier, qu’il pratique depuis une quinzaine d’années, Philippe Athlan se dit très stimulé par la diversité. Les tournages peuvent avoir lieu sur un chemin de fer, dans une prison, une grotte ou sur une montagne, de jour comme de nuit, sous une pluie froide ou un soleil de plomb. «C’est une vie d’aventure. On voit des choses extraordinaires. Après, on peut avoir beaucoup de mal à s’adapter au 9 à 5», commente-t-il. Dans ce contexte, même les températures extrêmes peuvent devenir vivifiantes. «Passer 22 heures à -40 °C, c’est assez pour devenir addict!»
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Pour Richard Gravel, chef électricien (éclairagiste), le véritable salaire, «c’est d’entendre le réalisateur dire “Coupez!” et que tout le monde soit content de la scène qui vient d’être tournée». D’après son expérience, les équipes fonctionnent généralement bien. «La plupart du temps, c’est agréable. Nous sommes une famille de masochistes qui travaillent ensemble! Ce sont des métiers de passionnés.»
Néanmoins, l’univers du cinéma reste un monde où s’entrechoquent des égos surdimensionnés. Difficile de travailler avec des têtes enflées? Il faut s’y faire et apprendre à tirer le meilleur de chacun. «Il y a des égos forts, mais il en faut», affirme Martin Ulrich, producteur depuis plus de 20 ans et formateur à l’Institut national de l’image et du son. Selon lui, c’est la présence de personnalités affirmées qui permet de mener à bien de gros projets. Et si les esprits s’échauffent, il faut mettre de l’eau dans son vin pour que la symbiose se fasse rapidement et que l’équipe n’en souffre pas. «Travailler en vase clos peut être difficile, ajoute-t-il, et demande de l’ouverture, de l’écoute, de l’honnêteté, de l’entraide et du respect.» Quand ces ingrédients sont réunis, une équipe devient rapidement une microsociété.
Et comme dans toute société, il existe une hiérarchie. Ici, le chef d’orchestre, c’est le réalisateur, qui s’entoure d’un directeur de la photographie, d’un assistant à la réalisation, d’un directeur artistique, etc. Sous leurs ordres travaillent une kyrielle de professionnels : cadreurs, concepteurs visuels, accessoiristes, costumiers, preneurs de son et autres.
Selon Richard Gravel, cette hiérarchie n’est pas étouffante en soi. D’autant plus que les cliques, auparavant nombreuses dans le milieu, ont aujourd’hui fait place à une belle solidarité, selon Philippe Athlan. Rien pour enrayer ce qu’il appelle «la déprime du plateau» : le deuil qui suit inévitablement la fin d’un tournage et la dissolution de l’équipe qui s’ensuit.
Aussi, en haute saison de production (de juin à novembre), les techniciens qui obtiennent suffisamment de contrats pour en vivre doivent travailler de 10 à 18 heures par jour. Un rythme qu’ils tiennent pendant cinq, six ou même sept jours par semaine, durant plusieurs semaines consécutives. Quand la journée commence à quatre heures du matin, après une nuit trop courte, et qu’on en a pour au moins douze heures à l’extérieur dans la froidure hivernale, la magie du cinéma perd de son lustre. «On sait à quelle heure la journée commence, mais on ne sait jamais à quelle heure elle se termine», se plaît-on à dire dans le milieu.